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Luttes d’influence et guerre du gaz. Quid de l’Europe Puissance ?

Par Henri Mathian

Conférence de Yalta

La « guerre des étoiles » voulue par Reagan en 1983 pour  »neutraliser la menace soviétique » s’est traduite, au fil du temps, par la mise en place d’un bouclier antimissile de 200 milliards $ et 3200 km qui longe la frontière russe de l’Estonie à la Turquie. Or ces pays qui souhaitaient oublier l’ère soviétique en intégrant l’UE et l’OTAN, avaient fait l’objet d’une triple promesse en février 90 de ne jamais entrer dans l’OTAN pour faciliter la réunification allemande et ne pas nuire aux intérêts de sécurité soviétique.

D’après les nombreux documents récemment déclassifiés par le National Security Archive, James Baker se serait engagé vis-à-vis de Gorbatchev à ne plus faire  »un pouce vers l’est ». Idem pour Manfred Woerner opposé à l’extension de l’OTAN, comme 13 des 16 autres membres :  »Nous ne devons pas permettre l’isolement de l’URSS vis à vis de la Communauté Européenne ». Quant à John Major, il affirme alors que  »Rien de tel ne se produira ». A cette même époque, Hans-Dietrich GENSCHER déclare  »qu’une extension vers l’est déboucherait inévitablement sur un nouveau schéma bipolaire ».

Présence des forces américaines de l’Estonie à la Turquie

C’était la Guerre Froide

Les Russes n’y croyaient pas et pourtant il est là, non plus sous forme de bouclier avec des intercepteurs américains de type SM-3, mais comme arme avec le nouveau missile hypersonique sol-sol Tomahawk qui suit le relief à Mach 6. Depuis Redzikowo en Pologne où stationne une brigade blindée et plus de 4 000 GI’s, Moscou se trouve à 1 300 km ou 11 mn d’un tir américain. A Mihail Kogalniceanuva, en Roumanie, sur la mer Noire, 1 000 marines et plusieurs destroyers, reliés au système satellitaire Aegis Ashore, contrôlent et suivent la flotte de guerre russe stationnée en Crimée, dont le seul accès aux mers du sud est le détroit des Dardanelles. Voilà pour les faits, avec côté américain, un budget militaire (730 Md$) dix fois supérieur à celui de la Russie (65) et pour les effectifs d’active globaux, 3 200 000 coté OTAN contre 800 000 coté russe.

Les fameux engins terrifiques.  L’ un avec l’épaisse fumée est russe ; l’autre américain.

Espoir déçu de coopération et de  »maison commune »

En 1991, Gorbatchev souhaitait que l’Europe devienne  »notre maison commune » ; François Mitterrand soutenait la constitution d’une Union Paneuropéenne. Après la chute de l’URSS tout semblait possible. En 94, la Russie s’engage avec l’OTAN dans un programme du Partenariat pour la paix. En 95, Andrei Kozyrev envisage un rapprochement des structures militaires de la CEI de celles de l’OTAN, il espère que la Russie va très vite intégrer l’Union Européenne. En 96, la Russie entre au Conseil de l’Europe. En 97, elle ratifie, avec les USA, un accord de coopération mutuelle avec des exercices militaires communs, mais en 98, dans une économie en transition, une terrible dépression touche la Russie, avec une crise financière majeure, un défaut sur la dette, une dévaluation brutale du rouble et une baisse dramatique des revenus.

Elu en mars 2000, Vladimir POUTINE, favorise alors une libéralisation maximale de l’économie et une transition rapide des systèmes politiques, judiciaires et administratifs ; il multiplie les signes d’ouverture vers les Etats-Unis et plaide en faveur d’une coopération plus étroite avec l’Union européenne, son premier partenaire économique. Il fait acte de candidature à l’OMC et affirme que la Russie appartient à la culture européenne occidentale.

Arrive en 2001, George W. BUSH s’était fixé de garder la Russie dans le camp occidental afin qu’elle ne se rapproche pas de la Chine. En revanche, avec la disparition de la menace soviétique, le Pentagone perdait une partie de la raison d’être de son immense complexe militaro-industriel ( 1/4 du PIB américain ). C’est à cette époque que tout a basculé, alors même que la Russie ouvrait un point de transit de l’OTAN à Oulianovsk afin de faciliter l’acheminement des matériels US vers le front afghan !

Intégration dans l’OTAN de 10 pays d’Europe centrale

La suite passe par l’intégration dans l’OTAN d’une première ligne de 10 pays d’Europe centrale et orientale, y compris les Etats baltes, l’Albanie, la Croatie et le Montenegro… et par le bouclier antimissile américain censé protéger les Européens des missiles iraniens ! L’extension de la sphère d’influence de l’OTAN se rapprochait dangereusement de celle de la Fédération de Russie qui, de fait, voyait s’envoler son espoir d’intégration dans l’Organisation Transatlantique !

L’Ukraine trait d’union entre l’UE et l’Union Economique Eurasiatique

En février 2014 durant les jeux de Sotchi, IANOUKOVYTCH, toujours en quête de rapprochement, avait répondu favorablement à l’entrée conjointe de l’Ukraine dans l’Union Economique Eurasiatique et dans l’Union Européenne avec la volonté de devenir le trait d’union entre ces deux grandes entités économiques. Pour Washington, c’était la ligne rouge à ne surtout pas franchir. Hors de question de préférer le gaz russe au gaz de schiste américain, de laisser les Européens investir et commercer à leur guise au sein de  » la maison commune  » !

Rapprochement Europe-Russie : Véto américain

D’où Maidan, le coup d’état, l’élimination du président pro-russe et la finalisation du bouclier par un Pentagone passé au niveau rouge, autrement dit à l’intégration d’une seconde ligne de pays, plus proches encore de la Russie, l’Ukraine, la Géorgie et la Biélorussie. Le temps des amours est terminé. Il est de bon ton maintenant de diaboliser la Russie, une dictature agressive et corrompue qui manipule nos élections, musèle la presse, et menace d’attaquer l’Ukraine.

Envisager un partenariat avec elle relève de la provocation, tant ce pays est assimilé à tout ce que nous rejetons. Les élus et les médias forcent le trait, sans se rendre compte qu’ils poussent ainsi la Russie vers la Chine, au moment où le réchauffement fait fondre le permafrost et va permettre l’exploitation de richesses importantes par les autochtones et les arrivants chinois. La Russie fait 17 millions de km2 et se trouve au 60ème parallèle, les Etats- Unis en font la moitié et sont situes au 40ème, beaucoup plus exposés à une augmentation des températures.

Europe – Etats-Unis : Nous n’avons pas les mêmes intérêts

Cette diabolisation va à l’encontre de l’intérêt des Européens. Si l’aspect économique est important, l’aspect climatique l’est tout autant. La fonte du pergélisol, sur 9 millions de km2, libère d’énormes quantités de méthane et 12 fois plus de protoxyde d’azote que prévu. Or ce gaz est 300 fois plus efficace que le CO2. Il est en train de devenir une des sources majeures de réchauffement. Nous devons urgemment développer des coopérations avec la Russie pour retarder, atténuer ou capturer en partie ces émissions.

Même si l’OTAN est  »en état de mort cérébrale », il n’en reste pas moins que les provocations deviennent dangereuses. L’aide américaine à l’Ukraine, avec un bureau de liaison de l’OTAN à Kiev, interpelle Moscou qui se trouve à 450 km de la frontière nord-est ( ou à 4 mn pour un missile sol-sol américain ). Comment gérer la proximité des forces américaines et russes lors de leurs exercices en mer Noire, zone de transit ultra sensible des forces navales russes vers les mers du sud ?

Où placer le curseur, entre – les promesses faites à Gorbatchev de ne pas militariser les pays de l’est, – les anciens pays du bloc soviétique qui souhaitent naturellement une protection de l’OTAN, – une Ukraine divisée, – des missiles hypersoniques à quelques minutes de Moscou – ou des Marines qui se retrouvent au contact des forces navales russes ?  

Qui provoque qui, lorsque le secrétaire américain de la Défense Lloyd AUSTIN déclare le 20 octobre 2021 : « La sécurité et la stabilité de la mer Noire sont dans l’intérêt national des Etats-Unis et cruciaux pour la sécurité du flanc oriental de l’OTAN » « Cette région est vulnérable face à l’agression de la Russie »(!!!) ou lorsque LAVROV demande  l’application des accords sur l’indivisibilité de la sécurité conclus au sein de l’OSCE en 1999 à Istanbul et en 2010 à Astana, accords qui conditionnent la liberté de choisir des alliances à la nécessité d’éviter toute mesure qui renforcerait la sécurité d’un Etat au détriment de la sécurité des autres, principe clé du droit international.

Nette avance des Russes en matière d’armes hypersoniques

Du fait de la présence de forces armées à ses frontières et malgré la faiblesse de son budget militaire, la Russie a développé un armement à fort pouvoir de nuisance avec l’Avangard (Mach 27), le Kinjal (Mach 10), le Zircon ( Mach 9), l’Iskander (Mach 7), le SSC-8 à l’origine de la dénonciation du TFNI, le système anti drones TOR M2, le fameux S400, le tout dernier Kh-95 ou les systèmes anti satellite S500 et A-235. David Thompson, vice-chef de l’US Space Force, vient de reconnaître que  » les Etats-Unis sont très en retard en matière de programme d’armes hypersoniques par rapport aux Russes et aux Chinois ».   Photos des fusées porteuses de bombes Du fait de cette supériorité russe face aux meilleurs systèmes anti balistiques américains, le bouclier antimissile apparait plutôt comme un outil de division et de provocation vis-à-vis de Moscou. Alors pourquoi positionner des forces armées à portée de tir de la capitale russe ? Pourquoi mettre l’Europe en danger ? Dans son dernier discours Poutine menace de déployer ses forces armées à Cuba et au Venezuela, pays également libres de choisir les moyens de leur sécurité ! Où va s’arrêter l’escalade ?

D’après S.E. Monsieur Ivan SOLTANOVSKY, Ambassadeur de la Fédération de Russie auprès du Conseil de l’Europe, nombre de lignes rouges ont été franchies. Qu’il s’agisse d’ingérence, de dénigrements, de provocations en Ukraine, en mer d’Azov et en mer Noire, de soldats américains et de nouveaux missiles sol-sol disposés le long de la frontière, l’Ambassadeur a exprimé son exaspération, tout en évoquant un risque réel d’incident grave, particulièrement en mer Noire sur les seules voies de passage de la marine russe. Il demande l’arrêt immédiat de cette présence et de ces installations.  »Les Américains veulent nous couper des Européens »,  »Notre volonté est de protéger notre accès à la Méditerranée et de commercer avec l’Europe, pas de nous en éloigner » !

Le véritable objectif des Etats-Unis en Ukraine : la guerre du gaz

Très récemment les Américains ont fait monter la pression en Ukraine. Cette dynamique quasi hystérique, prend sa source d’abord en Allemagne puis à Bruxelles au sein de la commission européenne, autour d’un secteur vital ,l’énergie.

Alors que l’Europe est confrontée à des hausses de prix exceptionnelles en matière d’énergie, l’Allemagne vient, au 1er janvier, de mettre hors circuit la moitié de sa capacité nucléaire en arrêtant trois de ses 6 derniers réacteurs, Brokdorf dans le Schleswig-Holstein, Grohnde en Basse-Saxe et Gundremmingen en Bavière. Fin 2022, viendra le tour de Neckarwestheim dans le Bade-Wurtemberg, Isar 2 en Bavière et Emsland en Basse-Saxe. Quant aux 101 centrales à charbon encore en activité, elles devraient être en grande partie fermées pour 2030… remplacées par de l’énergie verte ou des centrales au gaz !

A l’inverse, le Commissaire européen, Thierry Breton, estime que les centrales nucléaires existantes ne doivent pas être fermées. Au contraire elles nécessitent 50 milliards d’investissements d’ici à 2030 et 500 milliards d’ici à 2050 pour celles de nouvelle génération.

Dans le même temps, la Commission décide, le 31 décembre 2021, d’une nouvelle classification  »labellisée verte » en intégrant les centrales nucléaires et les centrales au gaz dans cette taxonomie qui permet l’obtention de financements européens à des conditions très favorables.

Cette nouvelle taxonomie est la seule réponse de la Commission à l’explosion de la demande d’ici 2050, aux cotées de l’hydrogène et des énergies vertes. En effet, si l’on prend en compte la fermeture des 6 centrales nucléaires et des 80 centrales à charbon allemandes, du degré de corrosion et de l’indisponibilité du parc nucléaire français, du passage à la mobilité électrique de 36 millions de véhicules coté français et de 46 millions coté allemand, c’est plus de 25 centrales au gaz en France et 80 en Allemagne qu’il va falloir construire et alimenter. Et ces chiffres sont sous- estimés. La transition énergétique passe par les énergies vertes mais aussi par un énorme besoin en gaz au cours des 30 prochaines années, avant les relais pris par les centrales de nouvelle génération, l’hydrogène et ITER à Cadarache.

D’où la nécessité de sécuriser un approvisionnement suffisant dans un gaz propre et abondant. En d’autres termes, le gaz russe via l’Ukraine… et Nord Stream II.

Mais pour les Européens, c’était sans compter avec l’Ukraine et les Etats-Unis, prompts à s’emparer d’une telle opportunité pour monter un deal machiavélique :  » Nord Stream II contre l’intégration de l’Ukraine dans l’OTAN ». Ce que les Etats-Unis savent impossible.

Par contre en se positionnant durablement en Ukraine, hors de l’OTAN, les Etats-Unis tiennent en leurs mains l’approvisionnement en gaz de l’Europe, autrement dit son avenir à 30 ans. Sous prétexte de tensions aux frontières, les Etats-Unis peuvent imposer de nouvelles sanctions, augmenter leur présence, provoquer des incidents en mer Noire ou en mer d’Azov, lancer des campagnes anti-russe, bloquer indéfiniment Nord Stream II, s’opposer à l’arrivée d’une éventuelle présidence pro-russe, définir les prix et les quantités de gaz russe ou de gaz de schiste parfumé d’alcènes, d’oxygène, de nitrogène, de sulfure et d’arsenic, livré en Europe par plus de 1000 méthaniers. En se positionnant ainsi en Ukraine, au risque de déclencher un conflit, les Américains, 1er exportateur mondial de GNL, déclarent la guerre du gaz autant aux Russes qu’aux Européens.

Ils ouvrent ainsi béante la voie d’un rapprochement sino -russe « un partenariat stratégique tourné vers l’avenir, basé sur la complémentarité et la coopération militaro-sécuritaire » dixit l’agence de presse chinoise Xinhua, avec extension importante des échanges et des règlements en devises nationales, la mise en place d’un système concurrent de SWIFT, le développement des mécanismes de coopération au sein de l’Organisation de Shanghai…

Quelle folie que de risquer un conflit armé, provoquer un rapprochement historique de la Chine et de la Russie, casser l’espoir d’un partenariat UE-UEE, tout cela pour garder la main sur l’approvisionnement énergétique de l’Europe, et donc sur son économie !

Notre avenir : Une Europe Puissance, unie dans la diversité

Pourquoi cette dérive de l’histoire depuis 25 ans ? Alors que nous aurions pu construire  »une maison commune » au sein du Conseil de la Grande Europe. Mais voilà, les Etats-Unis, la puissance dominante, s’y oppose.

L’Europe Puissance, libre de ses choix de ses partenariats et de son avenir, doit s’unir et défendre ses intérêts. Nous devons protéger les Citoyens et pas seulement les consommateurs. Nous devons sortir d’une vassalisation politique, commerciale, militaire, culturelle et linguistique anesthésiantes ( GAFAM, Pacte Aukus, Ukraine, extraterritorialité du droit US, divisibilité de la sécurité … ), renforcer notre politique de sécurité et de défense commune, notre politique étrangère et de sécurité commune, tisser des liens avec la Russie pour ralentir sa dérive chinoise, reprendre la main, et gagner notre liberté.

Emmanuel Macron et Vladimir Poutine, le 7 février dernier

L’Europe Puissance est un sujet majeur de la Conférence sur l’Avenir de l’Europe.

Henri MATHIAN

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