Démocratie

Sally, survivante du Bataclan : « J’ai perdu toute confiance en moi, parce qu’il n’y a plus de moi »

Hypervigilance, perte de confiance en soi, isolement social… Mardi 12 octobre, les victimes de l’attaque terroriste du Bataclan ont témoigné de leurs troubles psychologiques post-traumatiques.

par Alice Ferber

© Benoit PEYRUCQ / AFP. Pendant cinq semaines, 350 parties civiles se sont exprimées à la barre.

« Je suis passé d’un salaire de trader à Londres à bénéficiaire du RSA ». Dès qu’il arrive à la barre de la cour spéciale d’assises de Paris, la voix de Gérard (tous les prénoms ont été modifiés) se noue. Après l’assaut du Bataclan, l’homme de 48 ans en pull bleu nuit a perdu son emploi. « Dans mes lettres de motivation, j’explique ce qu’il m’est arrivé cette nuit-là, frissonne celui qui n’a jamais retrouvé de travail. Mes candidatures reviennent toujours négatives, les employeurs se méfient ». Au bord des sanglots, Gérard confie aussi sa dépendance envers sa maman, « comme si j’étais redevenu un enfant », son hypervigilance, sa peur de la foule et les difficultés à rester concentré qu’il éprouve depuis le drame. En cette vingt-troisième journée du procès des attentats du 13 novembre 2015, comme lui, les survivants exposent, chacun à leur tour, comment cette nuit a bouleversé leur existence et brisé leurs rêves. Dans la salle d’audience, leurs discours imposent un douloureux silence.

Famille cabossée

« Le 13 novembre a été dramatique, mais ce qu’il se passe après pour les victimes l’est tout autant », poursuit Sibylle, vêtue d’une robe sombre et de collants à motifs. Ce soir-là, elle a reçu une balle dans son mollet, une autre dans son bassin, aux dégâts irrémédiables : les médecins lui annoncent qu’elle ne pourra pas tomber enceinte. Sibylle a conscience qu’elle appartient à la « famille cabossée », mais elle refuse de baisser les bras. Grâce à une fécondation in-vitro, elle met au monde une petite fille, son « oxygène » qui lui permet de tenir depuis deux ans.

Dans un souffle, Sibylle raconte aussi la valse de psychologues, entre « celui s’est endormi pendant que je lui expliquais mon traumatisme », celui qui lui a conseillé de « regarder des films de Charlie Chaplin pour se calmer, et de s’estimer heureuse de ne pas être morte », et celui qui l’a « mise sous anti-dépresseurs parce qu’il me croyait suicidaire ». Avant, la Lyonnaise fréquentait souvent les salles de cinéma, de concerts et de théâtre. Elle n’y est plus jamais retournée, « sauf pour poser une bougie ». Désormais, Sibylle redoute de prendre les transports en commun, elle ne supporte plus les films avec des armes à feu ou de la violence. Le moindre bruit sourd la fait sursauter. « Le 14 juillet, je fais tout pour me retrouver loin d’un feu d’artifice, murmure-t-elle. Avant, j’adorais ça ».

Morte parmi les vivants

Sa « vie d’avant », Sally l’a elle aussi enterrée. Tremblante, la jeune femme se rappelle qu’en 2015, du haut de ses 18 ans, elle venait d’obtenir son bac et d’intégrer une école de musique. Derrière le pupitre, sa longue crinière noire aux mèches rouges et son épais trait d’eye-liner ne masquent pas son regard voilé de larmes. Depuis le drame, Sally « avale des quantités monstrueuses de médicament ». Elle a pris 20 kilos, souffre de crises de paranoïa et d’hallucinations auditives. Pour colmater ces « flash incessants qui [lui] violent l’esprit », elle ingurgite jusqu’à deux bouteilles d’alcool par jour, accompagnées de trente cigarettes.« À 24 ans, mes amis sont mariés, ont des masters, des CDD stables, des enfants, se compare-t-elle. Moi, j’ai perdu toute confiance en moi, parce qu’il n’y a plus de moi ».

« J’ai 42 ans depuis 2015 », prétend Christie, qui en a 48 en réalité. Bras tatoués, cheveux blonds peroxydés, grosses lunettes et rouge à lèvres, la survivante s’est symboliquement habillée au tribunal de la même manière qu’au soir du Bataclan. Licenciée dès que son employeur a appris ce qu’elle a vécu, Christie n’a jamais retravaillé. Elle a passé six ans enfermée dans sa chambre, en pleurant. « Je n’ai aucune idée de qui je suis ni de ce que je veux faire dans la vie, se désole-t-elle. De cette salle de concert, je suis sortie vivante parmi les morts, mais je suis devenue morte parmi les vivants ».

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