Economie

« Se sucrer cinq salaires pour s’en sortir » :
 malgré les aides de l’État, les auto-écoles 
manquent de ressources

Fonds de solidarité insuffisants, contraction de prêts, mesures du gouvernement inadaptées… En raison de la crise sanitaire, les auto-écoles indépendantes accumulent les difficultés économiques.

Au 20 rue de la Krutenau à Strasbourg, Brigitte Martinet reçoit dans son local. Avec son pull en maille multicolore et son fort accent lorrain, impossible de la rater. Entre deux heures de conduite, la monitrice et gérante de l’auto-école Traction Avant en profite pour ranger ses papiers. Vendredi 4 décembre, elle fait le point sur ses factures.

Brigitte Martinet agence ses leçons à l’aide de plusieurs plannings © Alice Ferber

Protocole sanitaire dans l’habitacle

À 14 heures, son client Nelson s’installe dans la Clio bleu marine, règle la hauteur du siège et ajuste les rétroviseurs. « Enlève ton anorak, sinon tu vas te sentir engoncé », lance Brigitte en prenant place côté passager. Le conducteur masqué s’exécute, mais il garde son bonnet bleu et blanc aux couleurs du RC Strasbourg. Suivant le protocole sanitaire, la monitrice lui fournit du gel hydro-alcoolique, entrouvre les fenêtres et allume le chauffage. L’aération remplace la climatisation et le ventilateur, « interdits pour ne pas brasser l’air », précise-t-elle.

Une pluie fine recouvre le pare-brise. Le jeune homme de 26 ans tâtonne pour activer les essuie-glaces. Le moteur gronde. Faux départ, Nelson a oublié d’enlever le frein à main. Après un mois d’arrêt, ses réflexes se sont émoussés. « On va retrouver le rythme, rassure Brigitte. À cause du confinement, il y a moins de circulation mais ça cartonne quand même, il faut rester vigilant ». 

Pédagogie, rigueur et attention

« Badigeonne du regard », « n’oublie pas l’angle mort », « freine avant de rétrograder », les conseils fusent dans l’habitacle. Pour stimuler ses élèves, Brigitte entretient un dialogue en continu. Volubile, elle les guide par sa voix ferme mais enjouée. Tout en pointant du doigt le coursier qui grille le feu rouge quai des Bateliers, elle contrôle l’allure grâce à ses doubles pédales. 

Après 45 minutes à sillonner les rues du centre-ville, Nelson s’attaque à l’autoroute A35. « Ralentis, on va se viander dans le mur ! », s’exclame la monitrice en redressant le volant. Lorsqu’elle intervient dans l’urgence, ses mains effleurent celles de ses élèves. « D’où l’importance de la désinfection », rappelle-t-elle.

Nelson et Brigitte dans les embouteillages au Neudorf © Alice Ferber

Concentré, Nelson circule entre les camions et les deux-roues pressés. Aux abords du centre commercial de la Vigie, les embouteillages le poussent à décélérer. « Regarde le monde qui se rue au Black Friday », commente sa monitrice. Dernier défi : rejoindre le quartier de la Krutenau en conduite autonome. « Un créneau devant la Mercedes blanche » vient clore cette session de deux heures. Aussitôt garés, Brigitte désinfecte le tableau de bord et les commandes avec une lingette humide.

Risque de faillite

Avec trois mois d’arrêt imposés, les deux confinements ont paralysé son activité. Dès l’annonce de sa « fermeture administrative », Brigitte en a profité pour repeindre la façade de son local. Mais la peinture fraîche ne lui a pas fait oublier les dépenses qui subsistent, sans rentrée d’argent. « Pour tenir la tête hors du guidon, j’ai dû me sucrer cinq salaires, explique la gérante. Je pioche dans mes économies personnelles, tant que je le peux. Je refuse de contracter un emprunt pour risquer de replonger après ».

Début novembre, Brigitte a repeint la façade de son local pendant le confinement © Alice Ferber

Après avoir été employée pendant sept ans à Créteil, Brigitte Martinet a fondé son auto-école Traction Avant en février 1995. Depuis 25 ans, la Nancéienne fidélise sa clientèle. « Maintenant, les enfants de mes anciens élèves me sollicitent », ironise-t-elle. Malgré sa bonne réputation, la monitrice craint de devoir fermer son entreprise. Difficile d’étendre ses horaires de travail, alors qu’elle roule déjà de 8h à 20h cinq jours sur sept. Depuis Noël 2019, Brigitte n’a pas pris de vacances. 

La cheffe d’entreprise trouve « aberrante » la décision du gouvernement d’avoir maintenu en novembre les examens du permis B mais pas les leçons de conduite. « C’est comme si on autorisait une boulangerie à ouvrir mais qu’on lui interdisait de cuire ses baguettes », s’exaspère-t-elle.

En novembre, le gouvernement a autorisé les examens du permis de conduire mais pas les leçons de conduite en auto-école
© Alice Ferber

Au printemps, Brigitte a reçu une aide de l’État de 1 500 euros. « Trop peu, estime-t-elle. Heureusement, je n’ai aucun salarié à charge ». Elle évoque ses collègues qui « se sont retrouvés devant le tribunal, en liquidation judiciaire ». En tant que patronne, elle ne perçoit pas de chômage partiel. « Entre les 1 000 euros de loyer mensuels, les assurances et la TVA à 20%, les trois quarts de mon chiffre d’affaires partent dans les charges courantes, détaille la gérante. J’attends la prochaine aide du gouvernement. Mais cette fois, pas sûr qu’elle suffise ».

<span class="has-inline-color has-black-color">Alice Ferber</span>
Alice Ferber

Étudiante à Sciences Po Saint-Germain. Passionnée par la géopolitique, le tennis et l’Europe

Laisser un commentaire