Européenne

Nostalgique de l’Empire ottoman, Erdogan envie la gloire d’Atatürk

par Yacine Jellali

Préambule : deux cartes qui expliquent partiellement la situation, un siècle plus tard

Recep Tayyip Erdogan est à la tête de la Turquie depuis 18 ans. Dans un premier temps, il le fut en tant que premier ministre, puis depuis 2014 en tant que président. Fraîchement mais difficilement réélu le 24 juin 2018, Erdogan est décrié par les médias d’opposition internes et occidentaux comme un « dictateur ». La suppression du poste de premier ministre, sa position de « super-président » et l’emprisonnement de nombreux journalistes, intellectuels et opposants sèment un doute quant à la qualification de son régime. 

Crise avec la Grèce, interventions en Libye et Syrie, inauguration de l’Église Sainte-Sophie/musée requalifiée en mosquée… Le Président Erdogan est une tête d’affiche médiatique depuis de nombreux mois. Nous aborderons sa stratégie politique à l’aide de travaux d’historiens, dont ceux du célèbre Eldhem Eldhem qui détient la chaire ottomane au Collège de France.

Au courant des années 1980, Erdogan milite pour la mouvance nationale à tendance  islamiste. En 1990, il fonde son propre parti (AKP, parti droit et justice, termes intelligemment choisis) et conquiert le pouvoir en passant par celui de la mairie d’Istanbul. D’après le chercheur Edhem Eldem, Erdogan secoue l’establishment. En 2002, il s’oppose au pouvoir et est propulsé sur le devant de la scène politique nationale. À son arrivée à la tête du gouvernement, il tient un discours novateur : il prône certaines libertés délaissées par le Kémalisme.

Il nous est facile de montrer que sa politique s’inscrit dans une volonté de renouer les liens et de réclamer l’héritage de l’Empire Ottoman, tout en s’inscrivant dans une continuité de la politique de Mustapha Kemal.

Si l’on s’en réfère au célèbre historien Edhem Eldem, la Turquie est un pays « cliomane » et « cliopathe », c’est-à-dire qu’elle est à la fois folle et malade d’histoire (Clio est la muse de l’Histoire). En 1930, on affirme déjà que les Turcs sont les descendants de toute la civilisation anatolienne, pour prouver que la Turquie a toute sa légitimité en Anatolie. Cela est toujours d’actualité : la perception de l’Histoire est en grande partie influencée par le programme politique ou idéologique de la personne qui gouverne. L’Histoire est donc sans cesse instrumentalisée par le politique et le « maître ». 

Erdogan s’inscrit dans cette continuité. Sa perception de l’histoire idolâtre le sultan Abdülhamid II, le maître de l’Empire ottoman entre 1876 et 1909. À l’occasion d’un anniversaire de sa mort, Erdogan affirme qu’il était « le dernier empereur universel du monde ». Ainsi, il instrumentalise à son tour l’Histoire et souhaite redorer le blason ottoman en dépit d’une république laïque d’Atatürk, et même contre elle.

En 2014, les archives d’État distribuent aux chercheurs des documents sur un CD où l’on voit le Toura (le sceau) d’Abdülhamid II. Cet acte est perçu par Edhem Eldem comme une forme d’allégeance au Royaume ottoman d’Abdülhamid II et une mise au défi au kémalisme. 

Pour rappel, lorsqu’Abdülhamid arrive au pouvoir, il modifie la bureaucratie, de sorte que sous son règne l’État soit plus important que les libertés individuelles. Cette notion sera reprise par les unionistes et par les kémalistes, même si leurs idéologies restent différentes. 

Erdogan souhaite s’inscrire dans la continuité du sultan, celui-ci étant perçu comme un héros qui n’a pas réussi à vaincre ses ennemis (il a été vaincu par les « Jeunes Turcs »). Erdogan va alors « finir le travail » de son modèle en opérant la résurrection de la Turquie. L’intervalle de la république kémaliste est donc perçu comme « une mort » de la Turquie car elle a renié ses attaches avec Abdülhamid II. 

Le président veut restaurer l’héritage ottoman à travers de nombreux actes politiques forts. Dans un premier temps, il n’hésite pas à critiquer l’homme fort d’Ankara d' »ivrogne » et à contester son œuvre : « On nous a volé notre alphabet arabe. Et nos mosquées ont été transformées en étable par le CHP (parti républicain d’Atatürk) et nos imams pendus pour avoir refusé le port du chapeau ».

D’après Sinan Meydan, historien spécialiste de la Turquie, ces propos sont inexacts. Les mosquées auxquelles Erdogan fait référence ont été profanées par les armées étrangères et plus de 125 d’entre elles ont été rénovées sous la Turquie de Mustapha Kemal. De plus, il estime que « sous l’Empire ottoman, on écrivait le turc, langue agglutinante, via un alphabet arabo-persan qui ne rendait ni l’écriture, ni la lecture aisées. Grâce au changement d’alphabet par Atatürk, inspiré des alphabets göktürk, étrusque et latin, le taux d’alphabétisation de la population est passé de 7% à 27% entre 1928 et 1935, un record mondial ».

Paradoxalement, Erdogan ne tient pas seulement des discours hostiles à la politique kemalienne, il n’hésite pas à promouvoir des séries télévisées qui restaurent l’histoire du sultan. Il présente la série « La capitale Abdülhamid » comment un pré-requis à la compréhension de l’histoire turque. Aujourd’hui, le faste ottoman fait l’objet de treize séries télévisées.

Erdogan parle aussi de sa nostalgie pour Istanbul, « la sublime porte », ancienne capitale du Royaume ottoman. En 2009, il ouvre le musée panoramique qui exalte la prise de Constantinople (Istanbul) en 1453 par Mehmet le conquérant. Il construit à Istanbul le plus grand aéroport du monde, destiné à remplacer l’aéroport Atatürk. L’inauguration a lieu un 29 octobre, date qui coïncide avec la proclamation de la république fondée par Mustapha Kemal en 1923. Le président actuel souhaite rétablir l’apprentissage de la langue ottomane ancestrale, afin que « les enfants puissent enfin lire les lettres de leurs aïeux ». En 2017, 75 767 élèves rejoignent les écoles religieuses pour devenir imam. 

Symboliquement, Erdogan se targue d’une rupture avec la République Kemaliste. Le 27 octobre 2018, il accueille à Istanbul les présidents français et russe, ainsi que la chancelière allemande, pour un sommet sur la Syrie dans le palais de Mehmet VI, abandonné par ses prédécesseurs. Pour rappel, celui-ci est le dernier sultan de la dynastie ottomane. D’après Sinan Meydan, c’est « un traître que l’on veut héroïser ». 

Erdogan se montre donc farouchement hostile à la politique menée par Mustapha Kemal. Les divergences entre les deux hommes sont flagrantes, sans pourtant occulter certaines similitudes.

Tout comme le Père des Turcs a façonné le paysage sociologique du pays, Erdogan veut le transformer pour en faire une société musulmane. D’après Soner Cagaptay, auteur de « The New Sultan », son approche s’oppose à celle du populaire Mustapha Kemal. 

Mustapha Kémal renié mais présent… un paradoxe                             

Selon Edhem Eldem, l’AKP est un enfant du kémalisme, car sa manière de penser est fondée sur la « rhétorique » du kémalisme : permettre à l’ensemble des individus de participer à la chose publique. Lorsque l’AKP arrive au pouvoir, le parti promet de démanteler les structures kémalistes qui empêchent la démocratie. En réalité, l’AKP remplace simplement ces structures par ses partisans. De plus, Atatürk reste inscrit dans le préambule de la Constitution, comme le « leader immortel et héros incomparable ». Une loi protége la mémoire du père des Turcs.

Erdogan et Atatürk se sont donnés pour mission de fonder une Turquie nouvelle, à l’image de leurs ambitions. D’un côté, une république laïque tournée vers l’occident par Mustapha Kemal. De l’autre, une société conservatrice et regardant vers le monde arabo-musulman pour Erdogan. « Tout comme Atatürk a façonné le paysage sociopolitique de la Turquie, Erdogan aussi veut transformer la Turquie pour en faire une société profondément musulmane », précise Söner Cagaptay. L’auteur confirme également qu' »Erdogan est la personne la plus puissante de la Turquie depuis presqu’un siècle et ne rivalise qu’avec Atatürk ». 

Après sa victoire aux élections, on assiste à un basculement d’un régime parlementaire à un régime présidentiel. Erdogan gagne ainsi son pari, mais peine à effacer la mémoire d’Atatürk. Quatre-vingt ans après sa disparition, le père des Turcs, élu aux États-Unis « leader du XXème siècle » parmi 337 personnalités politiques étrangères, reste plus que jamais adulé en Turquie. Sacralisé, son portrait continue d’orner les rues de la république.

Personnage politique complexe, Erdogan est apparu modéré lors de son accession au pouvoir. La Turquie connaît pourtant une réelle dérive autoritaire. Celle-ci se traduit par le musèlement de la liberté d’expression et l’arrestation d’opposants. On peut s’interroger sur les intentions du président Erdogan en Libye et dans les eaux grecques. Pourquoi pas redessiner la carte du monde ?

Yacine Jelalli

Bibliographie :

– https://www.college-de-france.fr/site/edhem-eldem/index.htm

– http://plus.lefigaro.fr/tag/erdogan?page=3

– https://webtv.univ-nantes.fr/fiche/12452/edhem-eldem-la-derive-autoritaire-en-turquie-rupture-ou-continuite

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