Environnement

Plaidoyer pour la Terre au temps du Covid-19

Le mythe fondateur

Sur les traces de la première ville…

L’homme est né dans la campagne, ou plutôt dans le jardin d’Eden[1]. On retrouve toutefois dans la Bible l’idée selon laquelle l’homme s’installe très vite en ville, dès la naissance du premier enfant du monde, Caïn. Une fois puni par Dieu pour avoir tué son frère Abel par accès de jalousie[2], en errance dans la campagne, rencontre celle qui deviendra sa femme. Il lui donnera un fils, Hénoc, qui donnera lui-même son nom à la première ville que bâtira Caïn[3].

Hénoc voit naître l’artisanat, les arts mais aussi le crime et c’est pourquoi Dieu la détruit par un déluge. On retrouve déjà ici l’idée selon laquelle la ville rassemble tout ce qui permet à l’homme de s’épanouir mais porte aussi en elle les fardeaux de sa perte -après tout, la ville est fondée par le premier meurtrier de l’Histoire-.

Le Jardin d’Eden et Le Péché originel, Rubens, vers 1615

La ville des confinés 

La « guerre sanitaire » que nous affrontons, parce qu’elle n’est pas terminée, doit continuer de se faire contre le virus, mais doit aussi commencer pour demain. Comme l’affirme la Charte de l’environnement de 2004 « chacun a le droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé ». Contrairement à ce que la presse internationale n’aura pas manqué de plébisciter comme étant un retour de la nature, voulant y voir un retour de la naturalité, l’environnement n’a pas guéri avec deux mois de ralentissement mondial. Chacun aura pu respirer un air plus propre, écouter le chant des oiseaux et tomber en contemplation devant les étoiles -et autres satellites starlink- à la tombée du jour, mais nous devons tous garder vivement à l’esprit que ce « retour de la nature » n’est qu’un piètre témoin de l’état actuel de la biodiversité. 

La question de l’après confinement est brûlante

D’aucuns se questionnent. Serait-ce l’amorce de la fin du capitalisme ? De la mondialisation ? Quel nouveau système s’imposera alors ? Quelle place laisser à « l’après » dans la ville des lettres et des arts ? Quelles leçons allons-nous en tirer après ces premiers jours de déconfinement pour la France ? Chacun se sera-t-il abandonné avec ivresse à une liberté retrouvée, à des plaisirs perdus, sans penser à ce que ce confinement aura pu changer dans sa vie ?

Les Français se sont montrés plus économes achat de produits de luxe, de beauté, de mode, d’automobile et bien d’autres produits encore de moindre nécessité. La consommation aura essentiellement porté sur les produits de première nécessité et les médias. Pourquoi de telles baisses pour les secteurs parmi les plus délétères pour l’environnement ne se poursuivraient-elles pas ? Ne seraient-ce pas là les armes de demain contre cet autre ennemi invisible, que l’on nomme sans oser se donner les moyens de le combattre ?

L’épidémie de Peste frappant Marseille, Chevalier Roze à la Tourette, Michel Serre, 1720

L’appel de la nature 

Sans doute beaucoup ont rêvé de nature. Il n’a pas fallu attendre le confinement lié au COVID-19 pour que notre expérience de la nature soit si réduite. Nous avons pris depuis des dizaines d’années nos distances par rapport à elle et nos interactions avec elle se font trop souvent dans des formes atrophiées, à travers des parcs ou des zoos. La nature, celle qu’on ne maîtrise pas, qui peut être dangereuse et effraie, a été abandonnée au profit d’une ville organisée, et d’une nature jardinée.

Une part croissante d’individus considère la ville comme un renoncement. Faut-il alors comprendre que l’homme naît libre hors de la ville, souhaite s’y installer et s’abandonner à « une servitude volontaire » comme écrivait Etienne de la Boétie[4] ? D’aucuns à l’image d’Aristote qui désigne l’homme comme un animal politique, ou encore d’Emmanuel Lévinas[5] qui avance que l’homme ne réalise sa propre humanité qu’en vivant avec l’autre, avanceront que la ville est le seul moyen pour l’homme d’être.

Pourtant un retour à la « campagne » attire de plus en plus. Ce sont 44% des Français qui désireraient en effet vivre en milieu rural. Cette tendance n’est pas seulement hexagonale mais partagée aussi par les Belges, Suisses et les Britanniques[6]. Ne peut-on pas parler d’un intermédiaire entre ville et nature -qui au demeurant semble plus séduisant à beaucoup que la nature en ville- ? 

Les dangers d’un retour aux sources pour les coutumes

Si l’on veut bien faire, vivre à la campagne, cet idéal ne s’obtient pas sans compromis. Il s’agit de pénétrer un milieu différent du milieu urbain avec ses coutumes qui font aussi son charme.

Aussi comment ne pas se souvenir du procès tenu contre « Maurice le coq » un vrai coq, devant tribunal de Rochefort -qui a donné raison à la propriétaire de « Maurice. » Comme l’avait poétiquement souligné l’attendu rendu par la première chambre civile de la Cour d’appel de Riom en date du 7 septembre 1995 : 

« Attendu [que le voisinage de la poule comporte pour] son voisinage […] beaucoup de silence, quelques tendres gloussements et des caquètements qui vont du joyeux (ponte d’un œuf) au serein (dégustation d’un ver de terre) en passant par l’affolé (vue d’un renard); que ce paisible voisinage n’a jamais incommodé que ceux qui, pour d’autres motifs, nourrissent du courroux à l’égard des propriétaires de ces gallinacés; que la cour ne jugera pas  le bateau qui importune le marin, la farine le boulanger, le violon le chef d’orchestre, et la poule un habitant du lieu-dit La Rochette, village de Salledes (402 âmes) dans le département du Puy-de-Dôme. ». 

Cette réponse pleine d’humour cache une réalité difficile, la préservation des coutumes locales. L’urbain n’est pas un rural, la sensibilité à des formes plus « authentiques » de nature n’est pas innée et il convient de la repenser. Il en est aussi certains qui préfèreront toujours la ville, et il convient donc de ne pas l’abandonner, les deux coexistant et se complétant.

Vision de la Jérusalem céleste, Visión de San Pedro Nolasco, Francisco de Zurbarán, 1629 Ville ou campagne?

Vers un avenir meilleur 

Cette crise sanitaire que nous aurons traversée restera un épisode tragique, qui aura beaucoup « détruit ». Laissant cependant la chance de faire mieux, car toute destruction est aussi un recommencement. Et puisque nous reprenons le cours habituel de nos vies, ne retombons pas dans les mêmes travers. Gardons-nous de voir renaître Hénoc et d’attirer un nouveau déluge. Recréons le Jardin ou la Jérusalem céleste. Si nous avons ouvert les yeux face à ce nouvel ennemi commun qu’est la COVID-19, saurons-nous voir jusqu’à l’autre crise, la crise environnementale ? 

Amaury Grosrenaud


[1] Genèse 2.8 : « Puis l’Éternel Dieu planta un jardin en Éden, du côté de l’orient, et il y mit l’homme qu’il avait formé. ». 

[2] Genèse 4.8 : « Cependant, Caïn adressa la parole à son frère Abel ; mais comme ils étaient dans les champs, Caïn se jeta sur son frère Abel, et le tua ». 

[3] Genèse 4.17 : « Caïn connut sa femme ; elle conçut, et enfanta Hénoc. Il bâti ensuite une ville, et il donna à cette ville le nom de son fils Hénoc ». 

[4] Ecrivain, humaniste et poète français (1530-1563). 

[5] Philosophe lithuanien (1906-1995). 

[6] « Style de vie des Français », Société internationale de management de la performance Nielsen, 2016. 

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