Culture

TNS : « Retour à Reims » Inaugural et fondamental. Encore jusqu’au 1er octobre.

par Pascale Harlez

Le spectacle d’ouverture de la saison TNS 19-20 est MAGISTRAL d’acuité, avec les signatures de Thomas Ostermeier et Didier Eribon, Irène Jacob, Cédric Eekhout et le slam de Blade. Courez y vite, il va passer.

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photo P.Harlez La grande scène.

Heureux les spectateurs du TNS fier de ses 50 ans révolus ! Car le voici, après le Home Manchester et la Schaubühne de Berlin, puis le Théâtre de la Ville, quinqua en 2018-19 en même temps que le metteur en scène de renommée mondiale Thomas Ostermeier : spectacle « mixmedia » (sic) qui donne politiquement le droit de citer et d’être cité, Retour à Reims est une réponse à la question « Comment faire un spectacle engagé ? » aujourd’hui, en interrogeant les rapports de classes et les mécanismes de domination et d’annihilation, si ce n’est d’exclusion.

Retour… avec les signatures d’ Ostermeier, Eribon et Irène Jacob

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Photos :Harlez :encouragements à l’auteur et à eurolatio par Ostermeier et Irène Jacob

 

Le spectacle, dans son apparente linéarité, est surprenant, misant sur des reliefs et des rebondissements de fond, en formes et souvent en combles. On y retrouve, pour citer le mot clé de Stanilas Nordey, directeur du TNS, « la signature de Ostermeier », directeur de la Schaubühne de Berlin. Et ce, sur les trois et bientôt quatre versions d’un spectacle qui se métamorphose quand il tourne au propre et au figuré : à l’intérieur de la trame dramatique on monte un documentaire ; les images défilent sur grand écran et elles sont/seront, pour la partie politique, en mutation selon l’actualité et l’histoire du pays, et cela au gré des tournées au Royaume Uni, à Berlin, en France « pour 132 représentations tout de même » précise Irène Jacob, et bientôt en Italie.

A la question « Vous faites du théâtre politique ? », Thomas Ostermeier répond et dédicace avec un accent européen « C’est à vous de le dire ! », avec « Courage ».

 

Pour la version française, c’est une chance que les trajectoires du film, de la pièce, du trio soient empreintes du style particulier et si personnel de l’actrice de théâtre et de cinéma, primée à Cannes en 1991 pour La Double vie de Véronique de K. Kieslowski.Un savant dosage d’intériorité extériorisée, de profondeur et de spontanéité, de bon sens et d’expression sincère de soi et des réalités du monde : là l’hypocrisie citoyenne vole en éclats grâce au masque / persona de l’actrice. Qui d’elle et de nous est le plus authentique, le plus franc, le plus juste dans sa compréhension des mécanismes socio-politiques qui nous manipulent ? Sur le parvis du TNS à l’issue de la première à Strasbourg, Irène Jacob le réaffirme avec une belle empathie : l’espoir, le dessein de ce spectacle est de « donner des outils de pensée ».

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Le  trio Eeckhout, Irène Jacob, Blade (photo Fernandez)

Quant au fond sociologique de Retour à Reims, il est signé Didier Eribon, auteur de l’essai éponyme si mystérieux, paru en 2009, qui propose un parcours personnel et sociologique du soi et de sa pensée sur la vie intime de l’individu et l’aventure des corps sociaux. Le tout passé au crible d’une analyse historique, politique et sociale, douce-amère par le truchement autobiographique, et percutante à la fois.

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Livre du sociologue Eribon, inspirateur de la pièce

Retour son

 Dans le studio d’enregistrement figuré sur scène, la voix off est « on » : celle de la très attachante et inspirante Irène Jacob. Elle est Catherine, venue en transport en commun ou de Brest, pour enregistrer à titre amical la bande son et le commentaire du documentaire dont elle découvre, sur écran de contrôle, les images en même temps que nous, public, sur le grand écran. Ses réactions fraîches et sensées à l’égard des choix d’images de Paul, le réalisateur (Didier Eeckhout, un acteur belge presque Woody Allenien dans sa manière d’être) porteront plus loin la pertinence du décodage des travers de nos systèmes de domination des masses laborieuses.

 

Le lyrisme pur et énergisant vient du rappeur Blade Mc Alimbaye qui sort de son emploi (à tous les sens du terme) d’ingénieur du son et de personnage. Voici que claque dans le décor et sur scène, dans l’espace confiné du studio d’enregistrement et la salle, le rap/slam du bâtard du terroir : à ouïr en urgence, en direct et en impro. Un des clous du spectacle, qui perce et pointe, jusque dans les limbes du devoir de mémoire à l’égard des oubliés de l’histoire : vie, mort et oubli des « tirailleurs » venus d’Afrique suite au « blanchiment de troupes » dans le défilé à la Libération.

Retour lumière

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MM  Ostermeier et Eribon, ensemble

La pièce d’Ostermeier ne lésine pas, en matière de révélations, à faire quelques mises au point, en image et en mots, sur des moments plus ou moins reluisants de l’histoire des peuples et des mouvements ou débats sociaux et politiques. Avant et après un intermède éclairé par la lampe de sécurité – la Servante de la scène vidée et obscurcie du théâtre, les opinions sur l’éthos populaire fusent : « vers qui se tourner après la disparition du Parti, et de la Gauche, pour se sentir exprimé ? » ; « l’élimination scolaire passe par l’autoélimination et par le choix de l’autoélimination » ; « théorie du complot : les puissances obscures et maléfiques qui nous gouvernent sont-elles des chimères ? » ; «  Non ! tu ne peux pas associer les gilets jaunes, filmés en pleine action et le discours sur le constat du vote d’extrême droite » proteste Catherine ; «  Excusez ma destinée, qui n’est pas de celles que l’on soumet » scande Blade l’ingénieur-son et rappeur de son état ; car «  si Marianne saigne du nez, c’est p’t’êt’ qu’elle l’a cherché ! ».

 

Retour de bâton

 La nostalgie d’un sociologue qui a fui trente ans auparavant les lieux de son enfance pour vivre en libre intellectuel parisien son homosexualité, détecte, débusque, dénonce la maladie politique du siècle : la domination des monopolistes, l’exclusion des dominés, les répétitions et contradictions de l’Histoire et de certains de ses acteurs au détriment de la masse et de ses figurants.

Questionnons notre engagement : « Est-ce que cela suffit de faire des films ? Dans quelle société voulons-nous vivre ? Que voulons-nous construire ensemble »   Débats sur scène : theatrum mundi d’aujourd’hui et de demain.

Retour sur le spectacle

 C’est un grand moment de théâtre engagé. Allez-y pour :

 

  • La feinte d’un monologue sans fin, adressé au micro pour le documentaire, et aux spectateurs : elle fait éclore le dialogue et une spontanéité de plus en plus conviviale pour le spectateur dans le continuum de la lecture d’un essai de philosophe sociologue.

 

  • La mise en abîme d’un travail de régie, pour la bande-son du documentaire dont les images claquent comme les étendards d’une mini-révolution mentale, si ce n’est citoyenne.

 

  • Le rap à la frontière du slam, la mitraille des impros d’un athlétique et charismatique petit-fils de « tirailleur » sénégalais, samplées en direct et en boucles, mixées pour redonner la parole aux oubliés de l’Histoire.

 

  • Le dispositif original, et en abîme, d’un studio très seventies, qui se mue en machine à questionnement primordial : « c’est à cela que sert le théâtre » (sic Cédric Eeckhout *)

 

  • La dimension européenne dans le phrasé vibrant d’humanisme de l’Actrice franco-suisse, dans le binôme Réalisateur – Rappeur « troisième génération » au son, et dans la touche berlinoise d’Ostermeier à travers une direction très précise, selon Irène Jacob*. Voilà de quoi transcender le jeu en une re.présentation vivante, sans vanité, qui s’invente sur le moment, semble-t-il. Principe même d’une co-élaboration, de soi, de l’autre, dans la civilisation.

 

Pascale Harlez

*Documents visuels TNS et

interviews autour de Retour à Reims sur tns.fr

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