par Antoine.Spohr

Un Projet de Manifeste  a  été rédigé en prose soignée mais avec une détermination ferme par des poètes invités en hôtes du Forum Mondial de la Démocratie de Strasbourg . Pour « l’Europe, l’Europe » sans que les plumes sautent sur leurs carnets comme des cabris….

Licence poétique: un hors-sujet car leurs revendications ne pouvaient pas être strictement retenues dans  le thème  » Hommes -femmes même combat »  sujet de cette année mais , à tout prendre   » forum, mondial, démocratie » suffisent  à justifier une dérogation accordée par le Conseil de l’Europe et la Ville de Strasbourg et autres qui supputaient  peut-être que les poètes connaissent mille et une voies détournées pour arriver au terme de leurs sonnets. Alors, bravo!

A l’origine de la démarche  l’ Association « Les Mots-Arts » qui organisait cette Rencontre Mondiale en saisissant l’opportunité offerte par l’évènement politique dans la capitale européenne. La question posée posée était : » Poésie qu’en dis tu?  Pour y  répondre  les poètes étaient invités  » à échanger avec les participants au Forum, avec les amateurs de poésie dans les librairies et avec les étudiants et les lycéens »

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Des poètesses et des poètes  participant à la rédaction du manifeste que voici….

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Europe, prends soin de toi !

 

Préambule

La fin de la Guerre Froide officiellement annoncée par George Bush et Mikhaïl Gorbatchev au sommet de Malte en décembre 1989 constituait la promesse d’un avenir meilleur. Un vent de liberté soufflait alors sur le monde : de Berlin-Est à Moscou en passant par Pretoria et Santiago du Chili, l’heure était à l’optimisme, à un nouvel ordre mondial fondé sur le multilatéralisme et la coopération. L’année 1989 marqua cependant moins la fin de l’Histoire que l’entrée dans une ère d’incertitudes géopolitiques et une accélération de la mondialisation financière. Le prix de la liberté économique semble être lourd avec la montée des inégalités sociales, des extrémismes politiques et des tensions internationales.

Le bilan de ce monde des derniers trente ans nous invite donc à la vigilance citoyenne. La démocratie et la paix ne sont jamais des biens communs acquis pour l’éternité. Il faut les cultiver et les protéger. La littérature, au même titre que les sciences sociales, a une responsabilité dans la défense de ces valeurs qui fondent l’être humain moderne.

Manifeste

Nous poètes, réunis à l’occasion de la Rencontre Mondiale de la Poésie à Strasbourg du 18 au 24 novembre 2018, originaires des sociétés civiles les plus diverses de quatre continents, nous nous indignons de l’apathie des populations européennes pour défendre leurs institutions démocratiques et le projet européen. Un projet que maints citoyens du monde ont revendiqué comme modèle de civilisation.

Nous sommes consternés par l’incapacité des dirigeants européens à faire face de manière unie à la catastrophe humanitaire en mer Méditerranée ou à proposer une politique étrangère commune à la hauteur du défi que représentent, entre autres, le régime autoritaire chinois et la chancelante démocratie des États-Unis d’Amérique. Certaines institutions européennes surprennent par leur opacité et cèdent à l’influence des lobbys des sociétés globales domiciliées dans des paradis fiscaux. Le désenchantement des peuples face à l’Union Européenne rappelle celui devant l’Organisation des Nations Unies. Tous deux représentent l’espoir de la paix et la coopération entre peuples suite à deux guerres mondiales. Or, elles sont instrumentalisées et parfois sabotées par leurs propres états-membres les plus puissants.

C’est à nos concitoyens, sœurs et frères européens, que nous nous adressons puisque ce sont eux les dépositaires de la souveraineté, ils élisent leurs représentants, qui votent les lois en leur nom, ainsi que les gouvernements parfois populistes, parfois arrogants que nous subissons. Votre perte de foi dans le régime démocratique est à la fois l’origine et la conséquence du blocage du projet d’intégration européenne. Cette perte se vérifie dans le vote en faveur du Brexit, dans l’impuissance ou l’indifférence devant les réfugiés de toute provenance, dans la gestion déplorable et désinvolte de la dette grecque par l’Eurogroupe et dans l’expansion de mouvements philo-fascistes.

Face à ce constat qui rappelle l’entre-deux-guerres du siècle précédent, face à l’exaspération d’entendre continuellement que notre santé, notre éducation et nos aînés coûtent trop cher, alors que la richesse produite ne cesse de croître ainsi que les colossales inégalités de toutes sortes, nous refusons les discours populistes, souvent de connivence avec des milieux industriels et financiers. Nous refusons le fatalisme et nous en appelons à toi, Européenne, Européen, à ton ressaisissement comme nous l’avait demandé Stéphane Hessel, un grand amoureux de la poésie.

Nous affirmons, nous poètes, que la poésie peut raviver la confiance dans les valeurs démocratiques européennes. En effet, la passion poétique n’est pas que dans les vers, nous la vivons tous, elle exulte dans l’émerveillement de l’univers, dans l’amour, elle se vit dans la nature et les lieux publics, elle nous rend à l’évidence que nous avons la même planète en partage. Elle ne se laisse pas entraîner par la perte de valeur de la parole politique, elle n’est pas dans les nuages et encore moins dans les grands salons. Les poètes subissent comme tout un chacun la confusion délibérée du vrai et du faux, mais ils s’opposent à la corruption de la parole qui consiste à s’en servir à l’encontre du bien commun. La poésie reste fondamentalement indissociable de la liberté et de la confiance dans l’humanité, qui seules font vivre.

Appel

Le poète péruvien César Vallejo, témoin désespéré de l’avancée nationaliste en Espagne, avait écrit en 1937 :

Prends garde, Espagne, à ta propre Espagne !

…Prends garde à la victime malgré elle,

au bourreau malgré lui

et à l’indifférent malgré lui !

…Prends garde au futur … ![i]

Europe, nous te rappelons : prends soin de toi !

 

[i]Traduction par Nicole Réda-Euvremer, 2009, César Vallejo Poésie complète. Ed. Flammarion.

AS

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