Par Pascale Harlez

Une tragédie du poète-dramaturge Garcia Lorca magnifiée sous le ciel de la Drôme provençale et sur les rouges tréteaux de la compagnie de Vincent Goethals, dans le cadre estival de la 32 e édition des Fêtes Nocturnes du Château de Grignan, jusqu’au 25 août 2018.

 Pour goûter ce spectacle total mêlant la parole aux chants et aux mouvements chorégraphiés, il vous faudra couler du Rhin au Rhône, et pour les monts passer des Vosges aux abords du Ventoux, cheminement opéré Vincent Goethals, après son dernier mandat échu en 2017 au Théâtre du peuple de Bussang. Il « opère »toujours dans le Grand-Est, en Lorraine à Metz.

C’est dire si le public estival lui est familier, mais depuis la fin juin à la fin août 2018, il va, avec la force de frappe de ce drame passionnel andalou du dramaturge Lorca, à la rencontre des quelques 30 000 habitués et des amateurs des Fêtes Nocturnes du château de Grignan1.

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Représentez-vous d’abord le château, un lieu «  évocateur ».

Cadre sublime s’il en est : racheté et reconstitué au XX e siècle avant d’être acquis par le département de la Drôme, c’est une ancienne forteresse médiévale sur piton rocheux, devenue plus grand château Renaissance du sud-est de la France, mué en palais classique, offrant un somptueux panorama sur la Drôme provençale,.

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Comme on sait, il a été habité et l’est encore virtuellement par les illustres dames de Sévigné, mère et fille. Cette dernière, Françoise-Marguerite ayant épousé le comte François Castellane-Adémar fut la principale destinataire des lettres de sa mère la Marquise, célèbre épistolière du Grand Siècle qui marqua la littérature française par l’expression originale et maîtrisée de ses chroniques, où se lisent ses émotions de mère éplorée et sa verve satirique de femme d’esprit. Souvent considéré comme sa demeure, Madame de Sévigné ne séjourna pourtant que quatre ans dans le « royal château ». Grignan – palais et coquet village – n’en demeure pas moins habité par cette personnalité, en particulier lors du Festival de la correspondance qui a lieu chaque année début juillet depuis 1996.2

 Imaginez-vous ensuite l’intrigue théâtrale :

Coup de tonnerre ou de lune en pleine noces, c’est un drame de la passion, tout d’abord inspiré par un fait divers tragique, rapporté dans le journal A.B.C. en juillet 1928, et dont Federico García Lorca tire une des pièces centrales de son œuvre, Noces de sang, entre 1931 et 1932, après quatre ans de réflexion et de maturation. Le metteur en scène V. Goethals fait honneur à ce beau texte traduit et à cette intrigue poignante en y intégrant, fidèle au choix de Lorca, les Canciones espanolas antiguas, une partition musicale qui, loin de tout folklorisme, remue les tréfonds de l’âme et fait vibrer les cordes sensibles devant les fatidiques et mortelles passions des hommes et des femmes. Passions multiples : attachement à la terre, carcans claniques des traditions et mœurs andalouses, deuils et haines, et amours irrépressibles et incompatibles.

 

Participez enfin à la Fête nocturne 2018 en forme de Noces : liesse et frissons fantastiques garantis.

Capture d_écran 2018-08-18 à 12.42.28La façade empourprée par les rayons du soleil couchant est à couper le souffle, la canicule aussi. Cet écrin sied merveilleusement à la tragédie en rouge et noir qui va entacher le cours des noces sous l’œil blafard de la lune et la face de la Camarde. Peut-être aurez-vous deux astres visibles dans votre champ, quand sous la voûte naturelle l’allégorie lunaire entamera son superbe ballet solitaire, dans un somptueux drapé immaculé. Ce personnage à part entière donne force lyrique et dimension fantastique au drame, et le duo nocturne en blanc et noir composé avec l’autre allégorique personnage de la Mort mendiante précipitera le trio tragique (l’ancien fiancé Leonardo, El Novio, le jeune et La Novia, la jeune marié.e.) dans la chute et les ténèbres. Et les clans familiaux tout entiers.

Vincent Goethals, en étroite collaboration avec un chef d’orchestre, une chanteuse lyrique et une chorégraphe, renoue avec la tradition du festival qui associe le théâtre aux autres arts et fait appel à des comédiens amateurs. Ainsi, le public tout entier reçoit une stimulante leçon de chant : « Do los cuatro muleros … Mamita mia … El de la mula torda … Me roba el alma. »3 Allons ! plexus solaire déployé et voile du palais levé, pour reprendre en chœur un chant populaire qui sera ensuite ré-entonné lors de la scène de la noce joyeuse. Autre précision : quelques spectateurs volontaires sont briefés et costumés avant chaque soirée pour figurer dans l’action comme invités du mariage, dos mur Renaissance, en cortège et face à nous, autres spectateurs : une boucle bouclée qui confère une belle dimension populaire et démocratique (comme la vraie tradition théâtrale le veut depuis la plus haute antiquité) à l’ensemble.

 

Tragédie en rouge, blanc et noir selon une géométrie trapézoïdale :

Capture d_écran 2018-08-18 à 12.43.05La vision des Noces de sang se partage sur un mode pittoresque et stylisé à la fois, dans une mise en scène de Vincent Goethals, à la scénographie astucieuse et stupéfiante dans les moments fatidiques : déambulations sur les tables-tréteaux, tables dressées de la noce se métamorphosant en allée d’honneur vers l’autel suggéré au-delà du portail du château-décor ; personnage spectral serpentant sous la nappe du banquet et se levant comme une apparition fantasmagorique, concurrencée par la Camarde déguisée en mendiante rampante et agressive. La mariée s’enfuit en blanc pendant la nuit de noces, retrouve son ancien fiancé à l’âme bien noire, poursuivi par le jeune marié candide et dépossédé de tout : les deux rivaux accompliront leur duel au couteau dans un beau duo chorégraphique avant de finir en gisants, rendant plus cruel le sort des veuves de tous âges, statufiées dans une ultime posture verticale. Dans ce cadre mobile et contrasté rendant hommage aux mouvements d’avant-garde et folkloriques chers à Lorca, la troupe fait retentir, acéré comme la pointe des couteaux fatals, le lamento tragique « jusqu’à la racine du cri ».

Pascale Harlez

 

 

 

  1. Depuis 1987 et leur création par Yves Faure (metteur en scène) et Christian Trézin (conservateur du château en 1987), sont organisées dans la cour du château les « Fêtes nocturnes du château de Grignan », à savoir un spectacle en extérieur, créé pour le lieu, représenté en juillet et août, privilégiant la fusion des arts du théâtre, de la danse et de la musique, dont le mémorable cru 2017 – aux dires de certains spectateurs : Lorenzaccio de Musset, mis en scène par Daniel Mesguichet chorégraphié par Marie-Claude Pietragalla notamment.

 

  1. Le Festival de la correspondance est créé en 1996 par la ville de Grignan afin de commémorer le tricentenaire de la mort de Madame de Sévigné. Il est depuis renouvelé tous les ans, en s’articulant à chaque fois autour d’un nouveau thème.

Ainsi sont présentées, sur cinq jours, différentes manifestations autour de la correspondance sous toutes ses formes : lectures et pièces de théâtre, rencontres, cafés littéraires, ateliers autour du livre et de la lecture.

 

  1. «  Des quatres muletiers … Ma petite maman … Celui sur la mule pommelée … A pris mon cœur … » Chant populaire espagnol, extrait des Canciones espagnolas antiguas compiléespar F. Garcia Lorca.

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