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La tarentelle est une danse traditionnelle d’Italie qui permet d’expulser le poison de l’araignée. C’est bien le spectacle que ce pays nous offre depuis quelques semaines, d’un tournoiement étourdissant autour d’une démocratie malade.

De droite et de gauche, de l’Italie solaire à nos vertes prairies se lève le chant entêtant d’une démocratie nationale confisqué par une technocratie européenne. Le peuple italien a parlé. Souverain, il a choisi de confier son destin à des partis dits populistes pour sortir de l’austérité. Mais sur le chemin auguste du peuple se sont dressés les censeurs, les gardiens du temple européen qui tous ensemble ont tiré sur la chaîne et ont ramené les citoyens italiens au respect des normes budgétaires décidées depuis Bruxelles.

Belle histoire. Et fausse aussi !

Certes, les différents protagonistes se sont surpassés dans les commentaires les plus imbéciles qui viennent donner de la couleur au drame, du ministre des finances allemand espérant que les marchés imposent la discipline budgétaire aux italiens, aux parlementaires évoquant des souvenirs douteux de marche sur Rome et de prise de pouvoir par la troïka. On se souvient encore de Juncker et de son « pas de démocratie qui vaille contre les traités ». Mais au final que s’est -il passé en Italie ?

Une campagne électorale a eu lieu dans laquelle les différents partis ont présenté leur programme. L’appartenance à l’Euro on n’a pas été un thème de campagne. Il en est ressorti, compte tenu du système électoral italien et du refus des progressistes de travailler avec le mouvement cinq étoiles, une absence de gouvernement.

Apparaît alors une coalition entre populistes que jusqu’ici tout le monde pensait opposés. Voici que la ligue et le mouvement cinq étoiles se tombent dans les bras. D’un côté, un parti perméable au fascisme, opposé à toute redistribution sociale entre riches et pauvre ou territoriale entre nord et sud, anti-européen. De l’autre un ovni politique opposé à la corruption dont le credo est le renforcement de la dépense publique. Le programme commun n’est pas aisé à élaborer. Dans une première version on sort de l’euro, et finalement non. Dans une seconde, on ne remboursera pas la dette publique italienne achetée par la banque centrale européenne. Et dans le même mouvement qu’on s’est aliéné le principal garant de sa dette, on va emprunter à fond pour réduire massivement les impôts, créer un revenu universel et ramener l’âge de la retraite à 60 ans. La méthode consiste ainsi à cumuler un programme irréalisable très à droite avec un programme irréalisable très à gauche pour obtenir un programme de gouvernement totalement surréaliste.

Finalement, la BCE sera remboursée comme tout le monde et le revenu universel va se limiter à deux ans d’assurance-chômage. On apprend également que le projet de baisse massive d’impôts aurait du plomb dans l’aile. Mais le ministre des finances sera un anti-euro forcené, qui commence à agiter des moyens techniques de transition hors de l’Euro.

Le président Italien a refusé la nomination de Paolo Savona au poste de ministre des finances, arguant que la sortie de l’Euro est une chose qui doit se décider dans un débat démocratique et pas au hasard d’une nomination ministérielle. Il a laissé à la coalition bizarre le temps de la réflexion, annonçant si nécessaire de nouvelles élections qui porteraient naturellement sur ce thème. Après un petit tour de tarantelle, la ligue a finalement choisi de ne pas poser la question de l’Euro aux électeurs et d’accepter que son anti-européen (banquier et ancien dirigeant du MEDEF local, bonjour l’anti-système) soit nommé à un poste sans impact majeur sur les questions européennes : secrétaire d’État à l’Europe.

Ce genre de farce est précisément ce qui tua la quatrième république française, où les élections s’apparentaient à une loterie dont sortaient des gouvernements et des politiques très faiblement liés aux souhaits des électeurs. Quand vint la crise, elle ne trouva personne pour la défendre. Avant de commencer à accuser des technocrates apatrides, il faut bien admettre que pour produire ce résultat la démocratie italienne est profondément malade. Surtout si l’alternative « raisonnable » s’appelle Berlusconi.

La structure de gouvernement actuelle de l’Europe se prête largement à ce genre de danse folle car elle constitue une figure sans visage à laquelle tout peut être imputé. Entre les menaces sur le respect des traités, le jeu trouble de la BCE sur le soutien chichement mesuré à la partie italienne de l’Euro, les déclarations surréalistes des allemands, tous les ingrédients sont réunis pour permettre aux populistes de clamer que l’abandon de leur programme leur est imposé depuis en haut. Cela n’a rien de neuf, et c’est longtemps « Rome » qui a tenu ce rôle en Italie.

Pour se rendre compte de ceci, imaginons un pays fictif avant l’adoption de l’euro. Les deux années précédentes, il a connu un déficit public de 6.5%, puis 5.5% avec un gouvernement conservateur qui prétend la main sur le coeur et contre toute évidence au « sérieux budgétaire ». Un candidat de droite à l’élection suprême un peu dans les choux décide de jouer son va-tout et fait une campagne sur des promesses de redistribution plus folles encore que le candidat communiste, pour mettre fin à la « fracture sociale ». Bizarrement, une fois élu il ne met pas en place du tout cette politique mais poursuit au contraire une austérité budgétaire qui sera un tel désastre économique que le déficit baisse à peine et qu’au bout de deux ans, une élection surprise propulse au pouvoir les socialistes. Ces derniers mettent en place une politique de relance et… réduisent fortement le déficit. Tout ceci est une histoire purement nationale. Il n’y a pas d’Euro et personne ne prête attention aux critères de Maastricht. Pouvez-vous imaginer la même situation aujourd’hui? Le débat politique tournerait autour des « contraintes de l’Euro », de la « dictature de Bruxelles » et autres choses du même tonneau.

Reste la question de fond : l’austérité. Le Portugal nous offre le spectacle d’un pays sortant de l’austérité budgétaire de manière contrôlée et sans heurts avec les institutions européennes. L’Italie pourrait-elle faire de même ? Sans doute. Elle a certes une dette de 135 % du PIB, mais sa balance financière est nettement positive. Ceci ouvre un espace pour un relâchement raisonné de l’austérité qui ne soit pas un big bang des finances publiques. De la part de la troisième économie d’Europe, contributrice nette au budget européen, il y’a des marges de discussion dans une application « intelligente » des traités. Qui s’interroge n’a qu’à se remémorer la nonchalance tranquille de la France dans son trajet vers les 3 % de déficit public. Mais la démocratie Italienne est-elle encore en état de produire une telle discussion intelligente ?

Arthur, rédacteur en chef

AuteurArthur Dans ActualitésEditoEn Une 6 juin 2018r :

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