par Pascale Harlez

JE CROIS EN UN SEUL DIEU (en traduction). 

Pièce stupéfiante de Stefano Massini, à l’affiche pour la fin de saison au TNS, avec ce titre. Polyphonie pourtant détonante avec Rachida Brakni, dans ce spectacle d’Arnaud Meunier, en état d’urgence déclaré qui prend par surprise et aux tripes à la fois.

Une triple intrication tragique

Trois destins contemporains se disent et se jouent par la voix modulée et la belle incarnation d’une même interprète, Rachida Brakni, sensible, sobre et juste dans le ton et le geste. On devrait dire aussi la geste, héroïque. Il en faut de l’énergie et du courage, voire de l’abnégation, pour incarner trois personnages féminins pris dans l’étau de la bande de Gaza, épicentre d’une actualité brûlante.

Capture d_écran 2018-05-31 à 23.37.15L’une, Eden Golan est une professeure d’histoire juive. Elle a 50 ans et fait partie des milieux de la gauche israélienne.

L’autre, Shirin Akhras est une étudiante à l’Université de Gaza, palestinienne. Elle a 20 ans et cherche à devenir une martyre d’Al-Qassam.

La troisième, Mina Wilkinson est une militaire américaine. Elle a 40 ans. Elle fait partie des troupes américaines qui prêtent main forte à l’armée israélienne dans les opérations anti-terroristes.

Leurs destins respectifs se croisent sous nos yeux hallucinés et leurs récits en forme de flux de conscience se développent, s’entremêlent, dans des inflexions pourtant bien distinctes, et une chorégraphie efficace, jusqu’à la confusion traumatique ultime. Qui en réchappera ? Même le spectateur émerge difficilement, abasourdi par les déflagrations sourdes. Stridence et poussière de l’absurde, dans la lumière blanche.

Puis, l’actrice reparaît pour le salut, dans son costume – un dégradé pathétique de gris sombre et de noir profond. Le tragique est palpable et de l’aveu de Rachida Brakni, le rôle, triplement lourd de pathos, lui vole son énergie – une fois n’est pas coutume- au point d’en ressortir percluse de nœuds dans toutes les parties de son corps. « A la fin de la tournée, à Strasbourg, lieu des dernières représentations pour ce spectacle, je rêve de brûler ce costume ! Je ne crois pas que cela plaise à la costumière … ». Le dégradé, en effet, est à lui seul une allégorie de la descente aux enfers.

Une caisse de résonance

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Imaginez d’abord un huis clos : trois murs, trois percées en forme de portes, sans battant et comme sans issue, le plafond bas et lourd comme le couvercle du spleen. Un sol molletonné, qui étouffe les bruits de pas de trois femmes fortes, trop légères pourtant pour le poids du destin qui leur pèse sur les épaules. Ressentez ensuite l’atmosphère froide et électrique, culminante, angoissante et détonante, orchestrée par Nicolas Marie, scénographe et créateur lumière. Visualisez par le prisme de chaque personnage les quartiers de Jérusalem, Gaza ou de Tel-Aviv, et leurs passants qui entourent inconsciemment la cible et le terroriste. Puis, encaissez le choc et la déflagration du passage à l’acte de la martyre.

« Je voulais qu’on puisse retrouver un rapport empirique à la fabrication du langage, créer un espace d’écoute et de projection : créer une boîte qui agit comme un amplificateur, à l’image de la caisse de résonance d’un instrument de musique, nous permettant d’entrer entièrement dans l’intimité du récit. » déclare le scénographe Nicolas Marie. En effet, ce spectacle, mis en scène par Arnaud Meunier, acquiert ainsi la dimension expérimentale des protocoles en neurosciences ; boîte à émotions et tranfert de vécu : votre cerveau ne vous épargnera pas le traumatisme, même à dose infinitésimale.

Une pièce en prise sur le réel, un sujet ultra-sensible

Arnaud Meunier, metteur en scène réussit, avec tact mais intensité, à transposer en une unité de lieu, de corps et de temps, l’acte terroriste et sa déflagration sur tous les plans de l’humain. Ce que l’auteur Stefano Massini nous fait partager dramaturgiquement, au cœur de cette tragédie contemporaine, écrite en 2011, le différencie des journalistes ou la presse qui en font un sujet abondamment traité. Le reportage, ici, porte sur une fascination pour l’ironie du sort et les hasards de la vie, dans une véritable auscultation, par flashes et tranches de vie, des mécanismes psychologiques qui s’organisent autour d’un passage à l’acte au nom d’une religion. Paradoxe du plus grand facteur de division : « Là où la religion devrait être ce que son étymologie sous-entend »-(une des étymologies latines du mot indique qu’il dérive du verbe religare, c’est à dire « lier ensemble, relier – autrement dit, un lien, elle demeure souvent une source de division, de conflit, d’opposition »1.

Que défend cette pièce ? Elle montre « qu’en fait ces trois femmes n’en font qu’une, que leurs trois dieux n’en font qu’un. Stefano Massini choisit les trois religions monothéistes pour rappeler aussi qu’elles sont issues du même récit. La mise en scène doit écrire les trois récits et leurs entrelacs ; on part de trois figures, très distinctes au départ, qui peu à peu vont fusionner »1 dans un souffle final.

Voilà un théâtre qui sait ébranler nos certitudes : une comédienne quadruplement engagée, corps et âme, dans une boîte à pathos et un « atelier de pensée permanent »2.

Pascale Harlez

 

  1. Propos de Steffano Massini, janvier 2017
  2. Propos d’Arnaud Meunier, en date du 8 novembre 2016

Mise en scène Arnaud Meunier Avec Rachida Brakni  au TNS, Salle Koltès, jusqu’au dimanche 3 juin 2018

Construction du décor et des costumes par les ateliers de La Comédie de Saint-Étienne.
La pièce est publiée à L’Arche sous le titre O-dieux.
Stefano Massini est représenté par L’Arche – agence théâtrale.
Spectacle crée le mardi 10 janvier 2017 à La Comédie de Saint-Étienne – Centre dramatique national. Production La Comédie de Saint-Étienne – Centre dramatique national
Traduit avec le soutien de la Maison Antoine Vitez – Centre international de la traduction théâtrale.

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