DEUX TRAMES D’HISTOIRES DE FEMMES CONTEMPORAINES ET DRAMATIQUEMENT SAISISSANTES. Actrice puis A la Trace

Par Pascale Harlez

 

« Actrice »

coproduction autour des texte, mise en scène et scénographie de Pascal Rambert, artiste complet, associé au TNS, dont Actrice et acteurs ont passé la rampe avec brio en salle Koltès le 24 janvier de première inaugurant  la tournée strasbourgeoise jusqu’au 4 février 2018. VITE….

 

Que de fleurs, façon millefiori !  Et un beau bouquet de comédiens internationaux.

Capture d_écran 2018-01-29 à 11.18.16Marina Hands www.tns.fr/actrice (c) Jean-Louis Fernandez Photographe

 Bouquet final et chant du cygne.

On peut saluer bien bas, côté spectateurs, les charismatiques comédiennes Marina Hands et Audrey Bonnet, respectivement dans le rôle d’Eugénia l’« Actrice »  et de Ksénia sa sœur, qui se retrouvent dans des duos tendus et pathétiques, au centre d’ une capiteuse mise en abîme, comme les mille fleurs qui jonchent le plateau,  et d’un poignant face à face avec la mort – annoncée et réalisée dans une véritable performance.

D’un côté « La Bien née » Eugenia, femme de cœur toute entière vouée à l’art du théâtre, meurt trop tôt de sa tumeur, de l’autre Ksenia, l’étrangère volontaire, vouée elle à sa famille, qui a tout misé sur  l’argent de la réussite âpre, revient pour un dernier hommage à sa sœur toujours aimée, mais de trop loin . « Pourquoi vie es-tu si cruelle »  est le cri de la fin sans point d’interrogation (dans le texte *) proféré par Audrey Bonnet dans son élégance d’écorchée vive, balayant du regard les balcons de spectateurs, main dans la main avec Eugenia/Marina Hands qui dort de son dernier sommeil, après que la Mort sous les traits d’un étrange infirmier à la face camarde lui a fermé les paupières.

Si, de tradition, on répète que ni le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face, au moins, se dévoile avec l’audace de l’art théâtral une performance d’actrice qui certes contrefait la morte, mais après une éloquente agonie, sous les yeux de spectateurs empoignés par la prière et le lyrisme triste des dernières scènes.

 

Capture d_écran 2018-01-29 à 11.17.19

A la première d' »Actrice » :Photos P.H

Credo de dramaturge : « l’art du théâtre / est le lieu de la représentation de la vérité… / c’est toujours faire tenir droit l’être humain par la parole»*.

Il en va ainsi dans les dix-sept tableaux d’une pièce contemporaine qui consiste en un défilé pittoresque de proches de l’actrice, tous mus par une émotion, la nostalgie et la hantise de la perte, submergés par les questions existentielles ou artistiques. Mais derrière les masques, les personnalités et les accents des différents comédiens de nationalités diverses, c’est une voix joyeusement cosmopolite, parfois désabusée, parfois débridée comme dans la Conférence Des Fleurs, qui se fait entendre pour la défense de la vie et de l’art théâtral, en un manifeste d’auteur dramaturge vibrant. En dépit de la question artistique très présente, Pascal Rambert en « revient toujours à la vie de chacun, des gens. Ce qui est central, c’est la condition humaine » : une performance multiple que résume parfaitement Marina Hands.

A voir donc : un spectacle centré sur le memento mori en forme de millefiori.

Foi de scénographe : « C’est la joie de vivre qu’il fallait répandre sur le plateau » et foi d’auteur « Mon idée c’est de rester en vie : j’ai des projets de spectacles pour mille ans. »

Pascale Harlez

 

* Actrice, Texte de Pascal Rambert, écrit en 2015 pour les acteurs du Théâtre d’Art de Moscou, publié aux éditions Les Solitaires intempestifs en 2017
Audrey Bonnet et Pascal Rambert sont artistes associé.e.s au TNS. Spectacle créé le 12 décembre 2017 au Théâtre des Bouffes du Nord à Paris. Production Structure production, C.I.C.T. – Théâtre des Bouffes du Nord Coproduction Théâtre national de Strasbourg, Théâtre National de Bretagne – Rennes, Les Célestins – Théâtre de Lyon, Le Phénix – Scène nationale de Valenciennes Pôle européen de création, Bonlieu – Scène nationale d’Annecy, T2G-Théâtre de Gennevilliers – Centre dramatique national de création contemporaine, Le Parvis – Scène nationale Tarbes-Pyrénées, L’Apostrophe – Scène nationale de Cergy-Pontoise & Val d’Oise Avec le soutien de l’Institut Français Berlin et de l’Institut Français de Finlande.

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La deuxième trame

« A la trace »

 

Un sublime et fascinant projet de théâtre, à qualifier de photo-ciné-génique, qui joue avec tact sur les frontières entre théâtre et cinéma et met avec amour  / care* en lumière, mais en faisant affleurer les mystères, la condition humaine, et au premier plan celle de mère,  fille, et femme. C’est la création 2018 au TNS, dont le texte est d’Alexandra Badea, jeune auteure et dramaturge contemporaine et la mise en scène d’Anne Théron, dramaturge et cinéaste chevronnée, également artiste associée du TNS, qui compose avec grand art sur le plateau de la salle Gignoux un objet cinématographique  captivant, du 25 janvier au 10 février 2018.

 

 

 

Traçons l’intrigue : quelle intrigue ? Voici une réponse d’Anne Théron, metteure en scène, scénariste et réalisatrice :

« À la trace est un polar, l’histoire d’une femme qui cherche une autre femme, sans savoir pourquoi elle la cherche ni si elle est encore en vie.
La disparition des femmes est un motif récurrent du polar, mais ici pas de détective privé, une simple étudiante en quête de sens : pourquoi son père a-t-il gardé ce sac toutes ces années ? Qui était cette femme ? Quand se sont-ils connus et quels étaient leurs rapports ?
Le récit fonctionne sur une double progression, d’un côté celle de Clara, de l’autre celle d’Anna, âgée d’une cinquantaine d’année, marchande d’art, qui voyage d’un bout à l’autre de la planète, vit dans des chambres d’hôtel et n’a de rapport privé que par interfaces numériques. Rencontre après rencontre, nous suivons le parcours et l’évolution de Clara, tandis qu’Anna, ailleurs, loin, se dévoile, entre mensonges et fragments de vérité, à des hommes inconnus avec qui elle échange sur un chat roulette. »

Où sont les hommes ? Suivons les femmes … mais jusqu’où ? Sur un air de « Bang Bang … Now he’s gone … My baby shot me down » En quête.

– Femmes en présence (Judith Henry génialement protéiforme incarnant trois variations d’Anna Girardin, en figures sociales initiatiques, Liza Blanchard, belle étudiante comme une allégorie filiale de la question existentielle, à la recherche de la mère génétique perdue, Nathalie Richard en hiératique et mystérieuse Anna, inconciliable femme et mère, Maryvonne Schiltz forte et douce figure de l’ancrage féminin de cette lignée brisée de femmes).

– Anna Girardin la véritable, en présence médiatisée d’hommes filmés en plan rapprochés ou gros plans (visages du désir masculin, pittoresques et amoureux des quatre réguliers du chat roulette : Thomas l’informaticien joué par Yannick Choirat, Bruno – Alex Decas, peau noire, fleurs blanches, belle maison, directeur de cabinet, Yann coincé dans son fauteuil roulant – Wajdi Mouawad, Moran l’amant du parc – Laurent Poitrenaux)

– Toutes ( avec un texte écrit sur mesure) et tous (choisi.e.s par Anne Théron) procèdent sous les yeux du spectateurs en un savant mélange de chorégraphie statique et de choral suave aux oreilles, grâce aux micros HF qui magnifient les tessitures et voix naturelles des quatre comédiennes en osmose parfaite, notamment celle de Nathalie Richard, avec celles comédiens des courts-métrages ;  quelques sons déchirants de turbines d’avion traversent l’espace aérien qui sépare ou relie Kinshasa, Berlin, Tokyo, Kingali, Paris, Montréal, les points de chute d’Anna , pendant que Clara trace sa route, entre ciels, mer et rencontres initiatiques, quêtant l’Anna des origines jusqu’à l’île de Saint-Pierre et Miquelon et la possibilité d’une reconnaissance maternelle.

 

JudithCapture d_écran 2018-01-29 à 16.52.10

Le spectacle est aussi, par procuration, voyage immobile, sur chaises ou canapés, évasion sur les toponymes, immersion à géométrie variable dans des intérieurs et des extérieurs, des espaces figurés ou filmés, donnant de plus en plus de place aux éléments végétaux, qui subtilement focalisent l’oreille sur des bruits imperceptibles et apaisants, de plus en plus propices au ressourcement, finalement, entre ciels et flots magnifiés par le travail de l’image en mouvement.

Capture d_écran 2018-01-29 à 16.52.52Nathalie Richard/ La véritable Anna et Laurent Poitrenaux/Moran

« C’est un film » ponctue Anne Théron à la sortie de la Première. Et en effet, l’œil est capté par un design perlé pour un plateau cinégénique construit et arpenté à dessein. » Magiquement, mais le remarquable travail de la lumière par Benoît Théron y est pour beaucoup, l’espace scénique devient donc aussi fascinant verticalement qu’horizontalement : on gardera cette impression rétienne d’une façade en forme de rectangle magique où neuf cellules, en trois dimensions, s’éclairent,  s’obscurcissent et s’animent de saynètes, selon les voyages dans l’espace-temps ou mental d’Anna et de Clara, derrière un quatrième mur transparent ou opaque, comme un film tantôt sensible tantôt invisible qui fait de ce théâtre un objet atypique du 7ème art, et d’une finesse dramaturgique rare. Moment divin ! celui où Moran avec sa tablette dans un parc solitaire (Laurent Poitrenaux projeté) regarde, avec une empathie qui transcende l’écran, la véritable Anna incarnée avec ou sans son imperméable / fragilité par Nathalie Richard (offrant une finesse et une justesse de jeu extraordinaires) sur le plateau.

Quand certains décors et  costumes d’un réalisme à la Edward Hooper installent intimité et solitude  dans la gamme des tons verts  et bleutés, d’autres irruptions somptueuses sont comme autant de solos dans le continuum de la quête : apparition de la première et de la troisième Anna, l’une  en chanteuse de cabaret dans un mythique fourreau de satin rouge, l’autre en spécialiste berlinoise de l’Audio-Psycho-Phonologie dans une tenue qui vaut à elle seule le détour : un concentré de coloris inhabituels, sculptés en robe, sous la blouse qui épaissit ou refroidit le mystère et plonge Clara dans la perplexité et la complexité de sa quête.

Mais sur le sol qui figure un espace froid d’attente d’une aérogare le plus souvent, tout se joue et se dénoue grâce au jeu parfait des quatre comédiennes.

Capture d_écran 2018-01-29 à 23.23.01Traçabilité garantie dans l’histoire du théâtre contemporain

Voici un spectacle total que l’on adorera longtemps y compris dans le souvenir, comme les précédents  Pulvérisés (écrit par Alexandra Badéa en 2013 et créé en 2014  ) et Ne me touchez pas (créé par Anne Théron en 2015) car ils reçoivent leur douce puissance de l’alliance maîtrisée des trois dimensions : celle fascinante du  cinéma, l’autre dense et fluide du texte et celle-là que l’on expérimente par la coprésence unique des acteurs et spectateurs : la communion théâtrale. « Je veux réunir le travail sur le son, le souffle, l’espace, les images et les acteurs – qui sont le centre, la pulsation humaine. » Mission accomplie Anne Théron & Co ! Projet projeté avec effet selon le « Care » (éthique de la sollicitude), avec en face, des spectateurs suspendus en un silence quasi religieux ; dans une époque surchargée de bruits y compris visuels :  une forme d’état de grâce.

Pascale Harlez

 

A la trace  Un projet d’ Anne  Théron, texte d’ Alexandra Badea
CRÉATION : Le 25 janvier 2018 au Théâtre National de Strasbourg
TOURNÉE 17-18 : Du 25 janvier au 10 février 2018, au Théâtre National de Strasbourg / Les 20 et 21 février 2018, à La Passerelle – Scène Nationale de Saint-Brieuc / Du 28 février au 3 mars 2018, à Les Célestins – Théâtre de Lyon / Du 20 au 23 mars 2018, à La Comédie de Béthune – CDN / Du 24 au 27 avril 2018, à la MC2 – Grenoble / Du 2 mai au 26 mai 2018, à La Colline – Théâtre National
Production Théâtre National de Strasbourg, Compagnie Les Productions Merlin
En coproduction avec La Passerelle – Scène Nationale de Saint-Brieuc, Les Célestins – Théâtre de Lyon,
La Colline – Théâtre National, Comédie de Béthune – Centre Dramatique National, … (en cours).
Résidence La Colline – Théâtre National, Théâtre National de Strasbourg
Avec le soutien du Théâtre de Gennevilliers, Centre Dramatique National pour la création contemporaineLe texte publié, chez L’Arche Editeur, est lauréat de la Commission nationale d’Aide à la création de textes dramatiques – ARTCENA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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