Par Gervaise Thirion

L’inquiétude grandit en même temps que cette sourde tendance vers des politiques de plus en plus fascisantes.

Assassinat à Malte.

Plus de trois mois après l’assassinat de Daphne Caruana Galizia à Malte*,  l’enquête, promise par les autorités de l’île, avance à peine. Les trois fils de la journaliste, Matthew, Andrew et Paul étaient au Conseil de l’Europe le 22 janvier pour demander l’aide de l’Assemblée Parlementaire (APCE) .

CoE Caruana Galizia

Ils tenaient à manifester le peu de confiance qu’ils placent dans les « effets d’annonce » du gouvernement maltais quand celui-ci affirme tout mettre en oeuvre pour que le crime soit élucidé.  Faut-il rappeler que cet archipel très « européen », situé à moins de 100 km au sud de la Sicile, est régulièrement pointé du doigt pour ses dérives mafieuses? Malgré l’arrestation de trois suspects, les frères Caruana Galizia réclament l’identification des véritables commanditaires de l’opération.

Soutenus par une dizaine d’associations européennes et internationales (Reporters sans Frontières, Fédérations européenne et Internationale des journalistes, Transparency International…) ils sont venus solliciter la nomination d’un rapporteur spécial pour un contrôle international, indépendant et minutieux de l’enquête.

En Europe au 21ème siècle, on meurt encore pour crime d’expression.

Daphne Caruana Galizia

Daphne Caruana Galizia, journaliste d’investigation, enquêtait sur les affaires de corruption et de blanchiment d’argent. Son blog « Running commentary » était très populaire. Elle a eu le courage d’y dénoncer l’implication des élites politiques maltaises, membres du gouvernement et de l’opposition, dans l’affaire des « Panama papers ». Cela lui a couté la vie dans l’explosion de sa voiture piégée le 16 octobre 2017. Son assassinat a provoqué une puissante onde de choc.

Depuis, les ONG, anti-corruption et pour la liberté d’expression, ne lâchent pas l’affaire : demande d’un représentant spécial à l’ONU pour la protection des journalistes, lettre ouverte de huit journaux à la Commission Européenne pour une enquête indépendante, rassemblement de soutien à Londres en janvier… les manifestations se poursuivent pour ne pas oublier, maintenir la pression surtout éviter l’impunité. Insuffisant sans un réel soutien des Institutions qu’en adviendrait-il ?.

Lors de la session de l’APCE une question écrite par M. Pieter Omtzigt (Pays-Bas) a été adressée au Comité des ministres : « Demanderez-vous au Gouvernement maltais des explications officielles quant à l’absence d’enquête policière sur les preuves de blanchiment de capitaux par des responsables du gouvernement et leurs proches, sur la protection inadaptée accordée à Mme Caruana Galizia et sur la protection que les forces de police entendent offrir aux lanceurs d’alerte concernés. »

On est là au cœur du problème. Une réponse est attendue dont nous rendrons compte dès sa parution.

Le rapport sombre de 2017.

Plate-forme CoE

En avril 2015 le Conseil de l’Europe (CoE) a lancé une plate-forme pour la promotion du journalisme et la protection des journalistes. Sur la base d’alertes lancées par dix organisations partenaires**, la plate-forme permet la compilation, le traitement et la diffusion des informations préoccupantes concernant la liberté de la presse et la sécurité des journalistes dans les 47 Etats membres du Conseil de l’Europe.

Une évaluation annuelle des menaces qui pèsent sur la liberté des médias dans les Etats membres du Conseil de l’Europe en 2017 vient d’être publiée. On peut en prendre connaissance en consultant le site :

https://www.coe.int/fr/web/media-freedom

« 130 alertes à la Plate-forme concernant 29 pays, confirmant ainsi les tendances des dernières années de la large diffusion géographique des menaces à la liberté des médias. Dans 79 alertes (60%), l’Etat a été la source de la menace. Moins de 30 % des alertes transmises aux États membres en 2017 ont reçu une réponse de l’État respective…L’impunité demeure l’un des plus grands défis pour la protection des journalistes »

Triste constat à mettre en parallèle avec celui de Nils Muižnieks, commissaire aux droits de l’homme du CoE, qui vient de rendre son rapport de fin de mandat « En 2017, la situation des droits de l’homme a continué à se dégrader dans de nombreux pays européens. Des crises anciennes se sont aggravées, de nouvelles crises ont éclaté et l’adhésion aux valeurs et aux normes des droits de l’homme a semblé s’affaiblir »

On peut lire l’intégralité de son intervention «  Il est temps de renouveler notre engagement en faveur des droits de l’homme et d’enrayer leur dégradation » sur le site du CoE :

https://www.coe.int/fr/web/portal/home

« Comment museler l’information ? » en dix leçons

CoE Plateforme

« L’assassinat de Daphne Caruana Galizia a démontré les dangers auxquels les journalistes de toute l’Europe ont dû faire face l’année dernière. Les co-signataires de cet appel à l’action s’inquiètent également de la dégradation des tendances en matière de liberté de la presse »

« Dégradation »  le mot revient sans cesse… depuis quelques années…

En annexe de l’appel, la plate-forme dresse un véritable catalogue des méthodes utilisées pour réduire les journalistes au silence

Quand Messieurs Poutine et Erdogan n’ont aucun scrupule, à la face du monde, à emprisonner, brutaliser et torturer l’opposition (La méthode par la force) d’autres savent user de techniques plus discrètes et néanmoins  pernicieuses.

A peine arrivés au pouvoir, les conservateurs du parti Droit et Justice en Pologne et Victor Orban en Hongrie, ont très rapidement mis en place des lois visant à mettre télévision et radio publiques sous tutelle du gouvernement. Par l’instauration de nouvelles taxes, ils ont su instauré une « censure économique », autre moyen de mettre à genou les médias privés. Une « méthode juridique » efficace qui a fait dégringoler la Hongrie de la 23ème à la 71ème place du Classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières (RSF)

La lutte anti-terrorisme est un bon alibi pour accuser nombre de journalistes de propagande, d’aide et de complicité avec une organisation terroriste

Et puis, à court d’argument plausible, il reste le droit commun, possession de drogue, évasion fiscale, désobéissance aux ordres de la police…Quand on veut noyer son chien, on l’accuse de la rage.

A tout cela s’ajoute, dans certains pays dits « plus démocratiques » la question de l’indépendance des journalistes menacée par les intérêts des propriétaires, potentats économiques, responsables politiques, chefs religieux… Les « prisons invisibles » selon l’expression de Christophe Deloire, Secrétaire général de Reporters sans Frontières (RSF).

Le tableau est triste sauf à partager l’optimisme raisonnable de M. Muižnieks qui, dans la présentation de son rapport, déclarait le 25 janvier: « Cette situation n’est pourtant pas irrémédiable, à condition que les gouvernements et les parlements montrent à nouveau leur attachement aux valeurs et aux principes qui sont au cœur de notre système de protection des droits de l’homme. » 

Nils Muizniek

Sans liberté de la presse il n’est point de démocratie

Les députés du Conseil de l’Europe y travaillent inlassablement.

Gervaise Thirion

 

* Cf. précédent article :  https://eurolatio.org/2017/11/11/honneur-et-soutien-aux-journalistes-pourchasses-les-prix-rsf-tv5-monde/

** Association des journalistes européens (AEJ), Committee to protect journalists (CPJ), Fédération européenne des journalistes (EFJ), Index On Censorship, Fédération internationale des journalistes (FIJ), International News Safety Institute (INSI), International Press Insititute (IPI), PEN International, Reporters Sans Frontières (RSF)

3 commentaires sur « Liberté des médias : danger de mort en Europe aussi. »

  1. Excellent papier de Gervaise Thirion auquel il convient d’ajouter toutefois que dans notre pays où de nombreux journaux sont aux mains de grands groupes industriels, les journalistes sont réduits au silence de manière soft. Quant aux télévisions et radios du service public le jeune banquier d’affaire élu par un français sur cinq parviendra très vite à les réduire au rôle de thuriféraires.
    Je souhaite que quelques élus français dans les instances européennes se consacrent à ce problème mais je crains d’être déçu.

    AB

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