Dans le cadre du Mois des Visibilités LGBT de Strasbourg, la librairie Kléber, en partenariat avec l’association « La Nouvelle Lune », a reçu Christine Bard et Sylvie Chaperon, deux des complices du  « Dictionnaire des féministes, France XVIIIème-XXIème siècle » (édité en mars 2017 aux PUF).

Quand l’idée d’un tel ouvrage s’est imposée, ces universitaires n’imaginaient pas aventure aussi longue, même si elle fut passionnante, ni corpus si imposant (1700 pages). L’entreprise fut menée à son terme grâce à un collectif pluridisciplinaire et intergénérationnel de 200 collaborateurs. Elle a duré presque dix ans.

Les auteur.e.s, les autrices ?

Qu’importe ! D’ailleurs, bien que minoritaires, des hommes aussi (Eric Fassin, Yves Denéchère…) se sont engagés dans cette histoire.  Les « hommes féministes », l’une des  entrées thématiques de l’ouvrage, a été rédigée par un homme, Alban Jacquemart.

Christine Bard est l’initiatrice et directrice du projet. Professeure à l’université d’Angers, elle préside l’Association « archives du féminisme *» et anime le musée virtuel Musea*.

Sylvie Chaperon, sa collaboratrice, est professeure à l’université de Toulouse et membre de FRAMESPA*

On se rend compte de l’ampleur du champ étudié en  visitant les trois sites  (Voir en fin d’article)

Toutes deux ont effectué leurs thèses sous la tutelle de la grande historienne Michelle Perrot. Ce n’est pas rien ! Les travaux de Michelle Perrot ont marqué le début de l’institutionnalisation des recherches sur l’histoire du féminisme, dans le sillage de mai 68.

Pourquoi un dictionnaire ?

La réponse est simple : combler une immense lacune. Il existe bien des dictionnaires de référence mais ils sont anglais (Olive Banks) ou américain (Notable american women). Celui  qui a été réalisé par l’université de Budapest est également remarquable. Rien de tel en France, jusqu’à présent, malgré un fonds documentaire très riche. Des femmes telles que Marguerite Thibert (1886-1982), grande défenseuse des droits civils, Marie Louise Bouglé (1883-1936), « simple » sténodactylo, Marguerite Durand (1864-1936), qui dirigea « la fronde » journal entièrement rédigé et composé par des femmes… et bien d’autres encore, ont toujours pris soin de classer et conserver leurs documents et archives. La matière est abondante.

Réponse aux lacunes des manuels scolaires ?

Ce dictionnaire répond aussi aux questions qu’on est en droit de formuler devant le peu de place réservée aux femmes dans les manuels d’Histoire et dans les dictionnaires. Les noms de rue en sont le reflet « moins de 5% attribués à des femmes, on est loin de la parité » alors qu’elles ont été si nombreuses, connues en leur temps et largement oubliées depuis, à participer à la fabrique de l’Histoire.

Davantage attentive au mouvement ouvrier, la France est le lieu de naissance du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, le « Maitron », la référence internationale ! Dans cet ouvrage monumental on croise déjà nombre de figures féminines qui y ont participé.  «La lutte pour l’émancipation prolétarienne et la lutte pour l’émancipation des femmes ont souvent été liées ». C’est un véritable lieu de mémoire, selon Michelle Perrot.

A l’instar de ce grand frère, le dessein du dictionnaire des féministes est aussi de porter une mémoire. Il veut surtout redonner de la visibilité et attribuer la reconnaissance qui leur est due à toutes ces femmes qui, par leur courage, leur ténacité, leur intelligence, ont participé à l’aventure de l’humanité et fait évoluer notre société.

photo dico féministes

Le féminisme n’est pas une maladie.

On sait que, dès l’antiquité et avant, pourquoi pas, des féministes ont existé. La «première»  du Dictionnaire est Christine de Pizan (1363-1431). Cependant, les auteurs ont dû fixer des bornes historiques à leur programme lui donnant pour point de départ la Révolution française. Succédant au Siècle des Lumières, celle-ci a joué un grand rôle dans les perspectives d’égalité des droits et de la citoyenneté. Malheureusement, ce fut un rendez-vous manqué ! Olympe de Gouges (1748-1793) a été guillotinée. Elle avait eu l’audace de proposer une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne.

Le dix neuvième siècle fut très prometteur en matière de droit des femmes (romantiques, saint-simoniens, fouriéristes…) mais, la médaille ayant toujours un revers, le combat était loin d’être gagné (il ne l’est toujours pas). C’est à cette époque qu’apparaissait le mot « féminisme »  dans une mention peu glorieuse. En effet, en1871, une thèse de médecine « Du féminisme et de l’infantilisme chez les tuberculeux » le définit comme une pathologie. Il y avait atteinte à la virilité de l’homme ! Attention danger !

En 1872, Alexandre Dumas fils en rajoute une couche en utilisant le terme dans un pamphlet antiféministe « l’Homme-Femme » où il se moque de l’idée absurde de l’égalité des sexes.

Hubertine Auclert est la première courageuse, en 1882, à revendiquer l’appellation.

Aujourd’hui encore le féminisme a du mal à se dépêtrer de cette gangue historique qui lui colle à la peau. Péjoratif dès son origine, le mot a toujours mauvaise presse.

Réhabiliter la notion de féminisme, sans polémique inutile, redonner aux femmes la place qu’elles ont occupée et le rôle qu’elles ont joué dans l’histoire en bravant les réticences, les oppositions et les violences qu’elles ont affrontées et qu’elles affrontent encore en 2017. Telle est l’ambition de ce dictionnaire.

Mais alors qu’est-ce que  le féminisme ?

« Définir le féminisme est illusoire », du moins étroitement, tant il est pluriel, adossé à des courants de pensée philosophiques, politiques, religieux divers. L’ouvrage se préoccupe des féminismes et, par conséquent, des féministes. Il n’occulte pas les divergences de vues et de revendications, les variétés de « modus operandi », les différents courants (différencialistes, universalistes…), les conflits ou les rivalités. On salue au passage un travail rigoureux et honnête d’historiens … De cette complexité ressortent deux principes de base, invariants : Liberté et égalité. Liberté et autonomie des femmes, lutte contre l’inégalité des sexes. (on peut y ajouter, tout bonnement, le mot « Justice »)

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Et qui sont les féministes ?

Simone de Beauvoir, Françoise Giroud, Gisèle Halimi, Laure Adler, Yvette Roudy… des personnalités célèbres. Oui mais…Maryse Guerlais, Claudie Lesselier, Alice Swarzer, Marguerite Grépon, Gabrielle Duchêne … Qui les connaît ? Qui en parle ? Et pourtant… leurs parcours admirables valent d’être révélés et ce dictionnaire nous en offre pas moins de 422 exemples significatifs.

Issues des milieux les plus divers, toutes ces femmes se sont engagées et ont milité pour leur émancipation en accédant à des professions ou des statuts qui leur étaient à priori refusés ou interdits. Enseignantes, syndicalistes, journalistes, avocates, artistes, résistantes, artisanes, ouvrières aussi (Jeanne Bouvier…) car, contrairement à une idée reçue et véhiculée, le féminisme n’est pas une affaire de bourgeoise. Certes, il est plus facile, quand on a le temps et l’argent nécessaire, de se consacrer à une cause.

Les trois « vagues » du féminisme

On peut distinguer « trois cycles de mobilisation », dans le cours du temps, identifiables par des thématiques dominantes :

Une première vague, s’achevant au début du XXème siècle, fut le combat pour l’accès à la sphère publique (éducation, travail, politique)

La deuxième (années 70 et le MLF), plus radicale, avec pour slogan « le privé est politique », dénonce les oppressions subies dans la sphère intime en s’intéressant, particulièrement, à la sexualité (taboue jusqu’alors).

La troisième, des années 90 à maintenant, est fortement marquée par un contexte géopolitique particulier (mondialisation, néolibéralisme, terrorisme, retour du religieux, développement d’internet et des nouvelles technologies…). Elle fait apparaître de nouvelles thématiques (antiracisme, militantisme lesbien, « pop féminisme », cyberféminisme…) bien que les anciennes ne soient pas abandonnées.

Il faut parler donc parler de pluralité du féminisme.

Afin de parfaire le tableau, les auteurs du dictionnaire ont tenu à revisiter  toutes ces grandes figures en regard des circonstances historiques, religieuses, politiques, sociologiques multiples qui constituent « le fond du décor ». L’adjonction de rubriques thématiques à la galerie de portraits permet une exploration plus complète et une compréhension approfondie de l’histoire du mouvement. Protestantisme, Cartésianisme, Littérature, Cause animale, Algérie, Médias… on ne peut tous les énumérer tant la liste est longue et disparate (137 entrées).

Pour Christine Bard, « cette photographie de la recherche révèle l’état des savoirs en même temps qu’elle donne à voir en creux les apories, les oublis, les difficultés… des insuffisances qu’il faut bien assumer et qui donneront envie d’aller plus loin, autrement »

On rend hommage à la modestie du constat et aussi à l’immense travail qui a pu accoucher de cette « somme ». Qu’on ne s’y trompe pas! Universitaires, journalistes, militant(e)s féministes…  y trouveront des ressources incommensurables. Mais cet ouvrage ne leur est pas réservé. Pour peu qu’il s’intéresse à l’Histoire et à la cause des femmes, le « grand public » le trouvera très accessible et le lira en long, en large, en travers, ou le picorera à son rythme… (Une femme par jour, pas plus !)

Si aujourd’hui les Françaises se retrouvent, plus nombreuses que jamais (38%), élues à l’Assemblée Nationale elles le doivent assurément à leur propre talent (ou à une conjoncture favorable) mais aussi à toutes ces pionnières qui leur ont préparé le terrain. Vive les Femmes !

Vive les femmes

L’été n’est pas forcément synonyme de ramollissement du cerveau. C’est, pour bon nombre d’entre nous, la « période où on a le temps », alors pourquoi ne pas emporter ce « pavé » à la plage (ou n’importe où, quelque soit le lieu de vacances) afin de ne pas « bronzer idiot ».

Gervaise Thirion

* http://www.archivesdufeminisme.fr/

http://musea.univ-nantes.fr/

http://framespa.univ-tlse2.fr/

 

 

2 commentaires sur « Tout, tout, tout, vous saurez tout (ou presque) sur le féminisme. »

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