Un an après « l’arbre du pays Toraja » roman émouvant sur le deuil et le sens de la vie, Philippe Claudel provoque l’étonnement en publiant « Inhumaines« .

Diable ! Que vont en penser les fidèles lecteurs de cet écrivain et cinéaste lorrain, membre de l’Académie Goncourt, inhabitués à ce genre de prose ? Plus d’un, pris au dépourvu, en sortira, peut-être, perturbé. L’ouvrage est radicalement incomparable avec les « Ames grises« . L’auteur s’y voudrait-il trivial, grossier, obscène qu’il n’y parviendrait pas. C’est pour le moins une œuvre originale, plus déroutante que provocatrice.

Retour aux prémices ? En 2001, P. Claudel obtenait une mention très bien et les félicitations du jury pour sa thèse en littérature française consacrée à André Hardellet. Ce poète, « écrivain réaliste », salué par les grands noms de la littérature (André Breton, Julien Gracq…) avait été l’objet d’un procès scandaleux pour « outrage aux bonnes mœurs ».

C’était en 1973, l’époque était puritaine. Maintenant, où en est-on ?

Crédit photo : Cléophée Claudel

Roman des mœurs contemporaines.

« Nous sommes devenus des monstres. On pourrait s’en affliger. Mieux vaut en rire. » La quatrième de couverture annonce la couleur.

Dès le premier chapitre, le ton est donné : Plaisir d’offrir « Hier matin j’ai acheté trois hommes. Une tocade. C’est Noël. Ma femme n’aime pas les bijoux. Je ne sais jamais quoi lui offrir. »…

Et c’est parti ! Philippe Claudel abandonne la facture classique pour nous conter, en 25 courts chapitres, des tranches de vie de nos contemporains, les nôtres caricaturées. Il met en scène des individus triviaux, tous membres de la même entreprise, qui se retrouvent, épouses comprises, dans les situations les plus traditionnelles (Noël, vacances, soirées entre amis, séminaires…) mais dans les déroulements les plus inattendus, débridés, déjantés qui soient, absurdes, grotesques, improbables, fous.

Toujours drôle, parfois même hilarant comme un sketch, le propos n’empêche pas que s’installe un certain malaise .

Un roman ? Plutôt une peinture de mœurs au vitriol où la plupart des grands thèmes de « l’actu » sont passés en revue : le sort des vieux, des migrants, des pauvres, le mariage pour tous, la fracture sociale, l’art contemporain, dieu, le cancer, le président de la république… et le sexe ! Omniprésent, à ne pas confondre avec l’amour. Tout y passe. Et de quelle façon!

L’écriture est surprenante, d’un dénuement extrême. Le style est vif, rapide, rythmé par des phrases courtes, une ponctuation minimale (des points, peu de virgules). Des dialogues écrits comme dans un script de cinéma… Sans changer de ligne, on les imagine naturellement. L’auteur est aussi cinéaste.

Aucune fioriture, un style sec pour aller droit au but : décrire la société telle qu’elle apparaît à travers un prisme grossissant et déformant pour la caricature. Les mots ont un sens comme toujours chez ce talentueux romancier…

Humour noir et rire jaune dans la littérature.

Les qualificatifs ne manqueront pas pour caractériser ces histoires : délirantes, décapantes, absurdes, loufoques, surréalistes pour les uns.

D’autres n’y verront que grossièreté, vulgarité, nausée, outrance … A ceux qui ne savent lire qu’au premier degré, prière de s’abstenir!

Au fil du texte, on n’en finit pas de balancer entre rire et dégoût. Autant dire que cet ouvrage a de quoi déconcerter, déstabiliser voire choquer. Comme Hardellet jadis ?

Philippe Claudel a fait le choix de la satire pour exprimer la colère qu’il ressent en regardant ce monde tel qu’il va, plutôt mal que bien, et dénoncer la société à deux vitesses ou plus. On pourrait lui reprocher de pousser le bouchon un peu loin, de dépasser les bornes. « Je suis sans limites car, justement, je pense que ce monde nous en impose trop » explique-t-il.

En 1954, les « Grands Prix de L’Humour noir » ont été créés pour récompenser les « artistes exprimant de façon plaisante une pensée désespérée ». Rire du pire, en quelque sorte. Mais depuis 2013, plus rien! L’humour noir aurait-il disparu ? A sa place, le « politiquement correct » s’est installé, progressivement, comme s’il pouvait masquer l’incongruité cruelle de l’époque. Où sont passés les héritiers de Pierre Dac, Raymond Queneau, Pierre Desproges et tant d’autres ? Peut-on encore rire de tout ?

Pensée désespérée sur une époque désespérante, cruelle, inhumaine ?

« L’Homme est un risque à courir ».

Cette phrase de Koffi Annan, placée en exergue, fait écho à celle de Bernanos « L’espérance est un risque à courir ».

L’auteur nous décrit l’Homme tel qu’il le voit avec ses travers, ses vides, ses ennuis, ses vies étriquées. L’Humain est devenu tellement préoccupé de ses insignifiances qu’il se blase devant les atrocités du monde.

Philippe Claudel exagère ! C’est vrai. Il pousse le curseur un peu loin, oui ! On peut en être gêné, agacé mais quand on examine les évènements, passés et à venir, quand on scrute les élections, ici et ailleurs, le pire est-il si improbable ? Le réel n’est-il pas en train de dépasser la fiction ?

Alors, sans illusion, mais espérant quand même, Philippe Claudel peut-il, comme il le souhaiterait, réveiller les consciences et « contribuer à corriger la cruauté née de la société » ?

Peut-on croire au pouvoir de la littérature ? « La littérature qui doit se transformer en papier de verre pour décaper les cervelles ».

Oui mais… »Un mot et tout est sauvé, un mot et tout est perdu » André Breton (Pape du surréalisme et auteur d’une « Anthologie de l’humour noir », il faut le rappeler).

L’humour noir est un risque à courir !

Gervaise Thirion.

 

 

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