Né quelque part

Maxime Le Forestier

On choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille

On choisit pas non plus les trottoirs de Manille

De Paris ou d’Alger pour apprendre à marcher

Être né quelque part

Être né quelque part, pour celui qui est né

C’est toujours un hasard

Cette très belle chanson de Maxime Le Forestier (1988) illustre l’événement de la fin de la semaine dernière à Strasbourg. En deux séquences.

« Fuocoammare, Par delà Lampedusa « 

Au cinéma l’Odyssée fut présenté en introduction ou en appel à la manifestation du lendemain, le documentaire de Gianfranco Rosi, Ours d’or de la Berlinale 2016.

Son titre « Fuocoammare » qui signifie « Mer en Feu », est celui d’une chanson populaire que chante Maria une habitante de Lampedusa. Elle y relate l’incendie d’un bateau au large des côtes pendant la seconde guerre mondiale. Rien à voir, donc, avec l’actualité ? Si et on finit par comprendre pourquoi ce film est devenu LE documentaire sur la crise des migrants.

Car le déferlement des médias, venus « couvrir » parfois en direct, les multiples naufrages aux abords de l’île, a fait de Lampedusa le symbole de la « tragédie des migrants ». Le cinéaste interroge l’impact réel de toutes ces images qui frisent le voyeurisme et finissent par devenir banales. Eh oui !

Gianfranco Rosi a pris le parti de choisir un angle de vue tout à fait différent en suivant le quotidien de quelques habitants de Lampedusa : Samuele, un garçon de 12 ans et sa famille de pêcheurs, un animateur de radio locale, un plongeur, un médecin … Avant tout, il y a une vie paisible, ordinaire sur ce caillou rocheux de Méditerranée jadis prisé des touristes ou vacanciers ordinaires aussi.

Pas d’interviews, pas d’information, des scènes filmées en silence et laissées à la libre interprétation du spectateur. Le propos est avant tout métaphorique comme par exemple l' »oeil paresseux » de Samuele , venu se faire soigner chez le médecin. Analogie avec notre situation face à la crise migratoire ?

Autre triste constat, celui de « l’Europe qui veut maintenir une grande séparation avec les migrants ».

Plus prés de l’Afrique que de l’Europe

Les insulaires de Gianfranco Rosi ne rencontrent plus les migrants depuis la tragédie du 3 octobre 2013 où 366 personnes sont mortes à quelques encablures de l’île.

La mise en place de dispositifs (opérations Mare Nostrum, Triton) par le gouvernement italien ou par Frontex, l’Agence européenne des frontières, a abouti à une « institutionnalisation » de l’accueil en reportant la frontière européenne non plus à Lampedusa mais au loin, en pleine mer. Paradoxalement le nombre de morts en mer continue d’augmenter .

L’ïle du prince Salina ( Le Guépard de Visconti), n’est plus ce qu’elle était.

« La méditerranée est devenue un tombeau ».

Le héros du jour et notre collaboratrice (Photo Eurolatio)

Pietro Bartolo, » L’ange des migrants », Prix de la Tolérance.

L’Association des Amis de Marcel Rudloff milite depuis 20 ans pour » la défense de l’esprit de tolérance et le respect de l’autre », valeurs qu’incarnait l’ancien maire de Strasbourg , Président du Conseil Régional et membre du Conseil Constitutionnel, décédé en 1996.

Cette année, Pietro Bartolo, médecin gynécologue , directeur du centre de soins à Lampedusa a été choisu pour recevoir Le Prix de la Tolérance. Il lui a été remis vendredi au Palais de Droits de l’Homme dans une cérémonie émouvante. Le lieu ne pouvait être mieux adapté pour célébrer le premier droit de l’Homme, le droit à la Vie.

Pietro Bartolo est le seul protagoniste du film de Rosi à être directement, « physiquement », en contact avec les migrants.

On se doute qu’il n’a pas choisi de naître, en 1956, à Lampedusa.

Lampedusa, îlot de rêve au milieu de la Méditerranée (à peine plus de 20 km2 de superficie, 6000 habitants) ses côtes, ses plages, son soleil, ses touristes… Mais aussi passage quasi obligé des bateaux de clandestins venant de Tunisie, de Lybie… vers l’Europe.

Depuis les années 90, combien de naufrages dans ce canal de Sicile?

C’est ainsi que le « dottore », revenu, chez lui après ses études, exercer la médecine, s’est trouvé confronté à une situation qu’il n’avait sans doute pas imaginée.

Cela fait plus de 25 années que, jours et nuits, il se dévoue corps et âme au secours des migrants et des réfugiés.

Toujours en première ligne quand un de ces rafiots conduits par des passeurs sans scrupules vient sombrer non loin de ses côtes, il a du faire face à des pathologies qui n’ont pratiquement plus cours sous nos latitudes : déshydratation, hypothermie, traumatismes liés aux coups, aux tortures, aux viols , brûlures chimiques dues au gazole qui fuit de partout… Il lui a fallu aussi se transformer tour à tour en chirurgien ou en médecin légiste, selon l’urgence.

Les spectacles horrifiants auxquels il a assisté le hantent en permanence et sont la source de cauchemars récurrents. Chaque bateau annoncé lui crée des angoisses terribles. Il a peur parfois de ne pas tenir et pourtant, pas question de renoncer, fût-ce au péril de sa santé. Pour lui, mourir de la guerre ou de la faim c’est pareil. Tous ces êtres humains vivent l’enfer, il faut les aider et leur restituer leur dignité..

Il a conservé, sur une clé USB, les images de ces tragédies et confié l’histoire de ses expériences éprouvantes à la journaliste Lidia Tilotta. L’ouvrage « les larmes de sel » vient de paraître en librairie chez Lattès. Afin de faire savoir ce qui se passe là-bas et dénoncer… Les gouvernements qui ferment leurs frontières, dressent des murs, posent des barbelés, en croyant pouvoir arrêter l’immigration, lui font honte et le mettent en colère. Ces mesures couteuses sont complètement inefficaces !

Combien de personnages de cette trempe se battent encore pour que persiste un peu d’humanité dans ce monde imbécile et cruel? Beaucoup c’est sûr, à Lesbos, à Calais ou ailleurs. Mais nous en connaissons si peu.

Celui-ci, en tous cas, en toute humilité, nous donne une sacrée leçon!

Gervaise Thirion.

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