A quelques semaines de l’élection présidentielle, Lucas Belvaux tente de nous faire comprendre les mécanismes très complexes du « populisme » au sens où on l’entend à présent, tout en nous offrant un thriller bien ficelé, agrémenté d’un beau portait de femme… Rencontre avec un cinéaste engagé mais jamais militant… ou alors à son insu ?

Votre film narre le désir quasi irrépressible d’engagement d’une jeune femme (interprétée tout en justesse et simplicité par Émilie Dequenne) complètement dévouée aux autres et emplie de bonne volonté mais facilement manipulée puis embrigadée par un dirigeant d’un parti extrémiste (diabolique et terrifiant André Dussollier). Personne, parmi les «  acquis » à une cause ou à une incontestable vérité, ne serait donc à l’abri d’hésitations, d’atermoiements, de désir de révision et enfin du risque de basculer… D’un côté comme de l’autre… Mais ici, c’est un peu binaire, non ?

Lucas Belvaux : En fait, il y a eu récemment une enquête qui montrait que 28 % des élus FN aux dernières municipales, a démissionné depuis les élections de Mars 2014. Evidemment, les dirigeants du parti prétendent que c’est pour convenances personnelles sauf que c’est inédit dans l’histoire de la politique française qu’un parti perde plus d’un quart de ses élus en deux ans. Or c’est purement idéologique, ce sont des personnes qui sont venues de bonne foi, en se disant qu’il s’agissait d’un parti qui s’occupait enfin des classes populaires mais qui finissent par comprendre qu’elles ont fait fausse route et qu’elles ont intégré un parti fasciste. C’est une tactique très vicieuse du populisme qui consiste à valoriser les gens. Parmi ces 28 % d’élus démissionnaires, l’un d’eux a raconté comment le FN fonctionnait de l’intérieur et comment, pour séduire et recruter ses futurs élus, il prenait le temps de leur parler, parfois pendant plusieurs semaines sans jamais évoquer la politique. Ainsi, ils ouvrent la porte à des gens et ne leur parlent que d’eux, les valorisent en leur disant que c’est de personnes comme elles dont la France a besoin. Donc quelqu’un qui est au chômage ou qui se sent marginalisé par la société, se sent tout d’un coup valorisé. Il va retrouver une famille, une communauté qui va le porter. C’est comme ça qu’ils attrapent les gens. Et puis, même si ce n’est pas du tout le cas du personnage de Pauline, il y a aussi ceux qui adhèrent au FN uniquement par opportunisme car les ascensions y sont fulgurantes. Dans un parti républicain, il faut militer 10 ou 15 ans avant d’être conseiller général alors qu’au FN, il faut à peine plus de deux ans étant donné que le parti manque de cadre.

Certes dans sa forme actuelle c’est un parti jeune, qui se veut presque nouveau. On comprend alors qu’ils essaient de mettre les femmes en avant… Pourquoi cette stratégie selon vous ?

LB : Dans tous les partis populistes d’Europe il y a beaucoup de femmes aux postes dirigeants. Leur place est assez primordiale et pas du tout innocente. Elle témoigne de la tentative d’adoucir le discours par l’image puisque l’image de la femme, dans les sociétés occidentales, est encore liée à l’idée de douceur ou de maternité. Cela dégage quelque chose de rassurant mais c’est aussi un discours anti-islam car ils mettent en avant le fait qu’ils promeuvent les femmes. Même s’ils oublient de mentionner qu’il y a des femmes qui sont premiers ministres dans des pays musulmans.

Il y a une relation très curieuse dans votre film : celle qui unit le personnage de Pauline, très engagée auprès de ses patients d’un côté mais de l’autre peu intéressée par la politique, comme l’est son père, ancien métallurgiste syndiqué et très politisé… On constate à quel point l’engagement politique s’est perdu d’une génération à l’autre… Comment expliquez vous ce phénomène ?

LB : La génération des années 80 s’est désintéressée de la politique partisane car ceux qui sont nés durant cette période n’ont pas connu ce qui s’est passé avant l’alternance de 1981. L’élection de François Mitterrand a provoqué un vrai changement de la société car avant l’arrivée de la gauche au pouvoir, la presse était moins libre qu’elle ne l’est aujourd’hui. Je me souviens que pour le premier film dans lequel j’ai joué en tant qu’acteur, Allons z’enfants d’Yves Boisset, nous étions obligés d’aller dans des radios pirates pour en parler alors que c’était interdit. Il y avait même des patrouilles qui tournaient dans les rues pour nous repérer. Donc pour cette génération des années 80, tout paraît acquis et il ne leur reste plus que le désenchantement. Ils ont grandi dans un monde où la chute du Mur de Berlin a brisé les repères idéologiques. D’où leur difficulté à s’engager politiquement car tout est de plus en plus flou. On voit notamment cela avec la gauche qui devient de plus en plus libérale. Tout cela entraine un désenchantement de la politique. On refuse les partis car on se dit que tout est pareil puis on constate que l’industrie s’écroule sans que personne ne soit capable d’endiguer le phénomène. Du coup, la génération précédente est également désenchantée et a du mal à transmettre ses valeurs et son vécu à ses enfants. Personnellement, je suis issu d’une génération où il y avait une transmission de l’histoire ouvrière, des luttes et du progrès social. Nos grands parents nous parlaient de ce qu’était la vie avant la deuxième ou même la première guerre mondiale. Il y avait une transmission directe du monde de Zola jusqu’au monde d’aujourd’hui.

Tout ce qui a été fait au cours du 20ème siècle, en terme de progrès social, a été acquis dans la lutte alors qu’aujourd’hui, il faudrait que les choses tombent du ciel. D’une manière générale, je dirais qu’au cours des quarante dernières années, nous sommes devenus trop paresseux dans l’engagement citoyen et démocratique. Nous ne devons pas nous contenter de voter sinon nous déléguons tout le pouvoir à nos élus. Les citoyens devraient se rendre aux conseils municipaux de leur commune pour voir ce qui s’y dit et comment les décisions sont prises. On comprendrait mieux la complexité des choses et nous serions plus aptes à réfléchir sur ce qu’il y a vraiment à faire plutôt que de juger les décisions prises. La démocratie est le système le plus fragile mais qui demande aussi le plus d’efforts de la part de chacun.

Ce désenchantement que vous évoquez, représente malheureusement une porte d’entrée idéale pour les partis extrémistes qui ne se revendiquent ni de droite ni de gauche mais comme un vrai vecteur de changement…

LB : Exactement, c’est toute la particularité du populisme que de nier le politique au sens marxiste du terme. Quand on se réclame d’être ni de droite ni de gauche, ça veut dire qu’on ne croit plus aux rapports de classe alors qu’il y a une lutte des classes qui est beaucoup plus dure aujourd’hui qu’elle ne l’était il y a 30 ans. Or les populistes vont dire que tout cela n’existe pas, qu’à partir du moment où nous sommes dans un espace national, nous avons tous les mêmes intérêts. Ce qui est faux car si on réfléchit à l’international, les intérêts des travailleurs et des patrons sont les mêmes dans tous les pays, et à l’intérieur de chaque pays il y a des intérêts divergents qui peuvent tout de même se résoudre par la négociation car je ne pense pas que la révolution soit l’horizon ultime. Donc cette idée de « ni droite, ni gauche » à l’intérieur d’un espace national les amène à se trouver des ennemis à l’extérieur, ce qui renforce le nationalisme, mais aussi à l’intérieur. On va donc pointer du doigt aussi bien l’étranger que celui qui abuse du système des allocations. Ils trouveront toujours un ennemi contre lequel se battre afin de faire penser qu’il n’y a plus de lutte de classe.

Il y a une autre chose que votre film semble vouloir démontrer, c’est à quel point le FN tente de varier son discours afin de se « dé-diaboliser »…

LB : Ils ont un corpus idéologique très fort mais dont ils savent, qu’il ne leur permettra pas d’accéder au pouvoir. Il leur faut donc adopter un autre discours et pour cela, ils vont fractionner la population et tenir des discours différents en fonction de chacun. Dans le Nord et dans l’Est, où l’industrie était très présente, ils vont tenir un discours presque socialiste. Ce qui est d’ailleurs assez effrayant car on pense aussitôt à la notion de « national socialisme » et on sait tous ce que ça veut dire… Dans le sud, ils vont tenir un discours plus raciste et porté sur le choc des civilisations. Ce qui est frappant, c’est qu’à l’époque de Thatcher, le FN était libéral d’un point de vue économique. Alors qu’aujourd’hui, il tient des discours très à gauche dans le Nord, très à droite dans le Sud, il soutient Trump mais en même temps Poutine… Tout cela n’a aucun sens, aucune cohérence mais ça marche car il y a un tel niveau d’exaspération, de désespoir et de peur chez les électeurs, que ces derniers ne vont entendre qu’une seule partie du discours et se mettre des œillères sur le reste car ils ne voudront pas admettre qu’ils adhèrent à un discours fasciste. 

Nous ne pouvons pas ne pas parler de la polémique qui est née au moment de la présentation de la bande annonce de votre film. Les cadres du Front National avaient vertement critiqué le fait que vous cherchiez à influencer les votes de l’élection présidentielle. Pourtant, on n’a pas l’impression que votre film soit si militant que cela, même si certaines choses que vous montrez peuvent vraiment faire peur…

LB : Je n’ai pas voulu faire un pamphlet ou une caricature mais simplement un portrait objectif. Tout ce qui est dit dans le film s’est véritablement déroulé. Et le pire, c’est que rien de tout cela n’est caché. Surtout quand on se rend sur leur site internet où on s’aperçoit de choses épouvantables. Ils attirent des vrais fascistes, des néo-nazis, des identitaires, des racialistes et près d’un texte sur trois est antisémite. C’est le dernier parti qui attire ce qui reste comme bastion de l’antisémitisme des années 30 mais à un point immonde. Vous devriez voir ce qu’ils ont écrit sur la page youtube de la bande annonce du film, je ne pensais pas qu’on pouvait encore écrire des choses pareilles sans se faire mal aux yeux ou se bruler les doigts alors qu’ils n’ont même pas vu le film mais seulement entendu les propos des cadres du FN. On s’est quand même fait traiter de Goebbels par Gilbert Collard… Avouez que ça ne manque pas d’ironie…

« Citoyens, Citoyennes, Républicains et Républicaines, vous voilà prévenus »… C’est sans doute pour dire cela que vous avez réalisé ce film.

Nicolas Colle.

 

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