Jeudi 2 février, le programme affiché n’était pas une invitation à revoir quelques épisodes de la fameuse série américaine (The Outers Limits soit  Au-delà du Réel) qui a passionné des millions de téléspectateurs  des années 60 jusqu’aux années 2000. Le sujet du jour était une réflexion sur les risques d’altération de la conscience dus à l’invasion du numérique dans nos vies quotidiennes.

Sujet préoccupant, s’il en est !

C’était aussi l’occasion de rencontrer trois invités dont les compétences se révélaient indispensables en la matière:

Benjamin Loveluck, chercheur associé au CERSA (centre d’études et de recherches en sciences administratives et politiques) maître de conférences à Telecom Paris Tech.

Il a reçu le prix du livre Cyber FIC 2016 avec « Réseaux, liberté et contrôle, une généalogie politique d’internet »

Daniel Lemler, psychanalyste,  président du groupement des études psychanalytiques de la FEDEPSY

Dans son ouvrage « Répondre de sa parole » il témoigne du ressentiment de nombre de ses patients qui ont l’impression de vivre dans un monde déshumanisé et il essaie de trouver les clés psychanalytiques en posant la question de fond à tout un chacun : « quel est ta part dans ce qui t’arrive ? ».

Serge Tisseron, psychiatre, docteur en psychologie, membre de l’Académie des technologies. Auteur de nombreux ouvrages dont le dernier en date « le jour où mon robot m’aimera » il est aussi le concepteur des balises  « 3 6 9 12 » destinées à aider les parents dans l’utilisation des écrans par leur progéniture.

Selon le schéma classique de ce forum, la parole fut ensuite donnée au public dont de jeunes étudiant(e)s, très intéressés par le propos et  qui ne cessent pas de nous surprendre par leur perspicacité et leur maturité.

Tous concernés

Il y a consensus pour dire que le numérique a été un progrès fabuleux. Même la « génération de transition » (la mienne) qui, un peu rétive parfois, a vu débouler internet dans son existence, avoue ne plus pouvoir s’en passer à présent.  Comment renoncer  à ces innombrables connaissances mises à la portée de tous, accessibles si rapidement, ces moyens de communication qui nous facilitent tellement la vie quotidienne…

Mais à présent nous prenons conscience du fait que, derrière la façade de liberté et de gratuité des informations, se cache la volonté politique des grandes entreprises (GAFA : Google, Apple, Facebook, Amazon) de modeler le monde. La prétendue transparence est l’alibi du contrôle, de la surveillance, voire de la manipulation.

Sauf que là encore les discours catastrophistes ne servent à rien s’ils ne nous permettent pas d’avancer avec la réalité d’aujourd’hui.

Priorité à la jeunesse

Tout progrès technique est porteur à la fois d’espoirs et de craintes, mais aussi  capable de causer de gros dégâts selon l’utilisation qu’on en fait. « Toute médaille a son revers » et nos « experts » sont bien placés pour en parler, confrontés qu’ils sont en permanence dans leur pratique, à des pathologies, des troubles du comportement, parfois même des drames.

Israël Nisand qui intervient régulièrement dans les écoles dit son désarroi devant des situations (pornographie, dégradation de l’image de la femme…) qu’il n’a jamais connues auparavant.

Depuis que nous sommes entrés dans l’ère de l’individu connecté (smartphone, tablette, ordinateur, réseaux sociaux…) « le numéral a pris la place du nominal » (D. Lemler) nous sommes devenus les esclaves consentants des chiffres, des performances et surtout des images.

Essayons de nous mettre dans la tête d’un enfant regardant des images quelles qu’elles soient et, plus particulièrement, celles empreintes de violence.  Est-ce envisageable ?

Nous savons bien que les utilisateurs des réseaux sociaux ont tendance à se présenter tels qu’ils se rêvent plutôt que tels qu’ils sont réellement. Sans l’interface de la machine, autrement dit face à face, les yeux dans les yeux, il est plus difficile de tricher.

Un travail de fond est plus que jamais nécessaire pour accompagner les enfants dès leur plus jeune âge dans l’utilisation de ces « machines à déshumaniser ».

Les principaux buts à fixer :

Ne pas s’éloigner des vraies bases, celles qui ont fait l’humanité d’aujourd’hui. Celles qui sont d’ailleurs reconnues par les dirigeants des grandes entreprises du numérique quand ils créent une école non connectée pour leur progéniture. (cf  la Waldorf School  of the Peninsula dans l’Homme Nu de Dugain et Labbé).Ces enfants auxquels ils offrent des livres et auxquels ils interdisent tout emploi de tablette ou iphone à la maison. Tiens donc !

Fixer des âges précis, des paliers, des étapes, qui permettront progressivement à la jeunesse de maitriser ce formidable outil en évitant les pièges.

Apprendre à douter, à croiser les sources, à ne pas redouter la différence, à s’entrainer à l’esprit critique.

Qui va s’en charger ? Là, pas de réponse, rien n’est prévu … A nouveau, on déplore l’immense retard de nos poliques dans ce domaine.

On doit souligner tout de même que la CNIL organise un concours annuel pour imaginer des outils aidant à protéger au moins les données.

Parents, enseignants, politiques même combat ! Reste à trouver les « personnes ressources » qui les aideront à le mener. Experts et citoyens confondus !

Le programme est ambitieux et on ne peut échapper au devoir de s’en emparer au plus vite.

On remerciera les organisateurs de ce forum qui nous permettent de découvrir tous ces sujets et de participer peut-être à la résolution de ces problèmes de société.

Chapeau aussi pour leur investissement dans le respect du « timing », dans l’ animation bien orchestrée  par une Nadia Aubin toujours présente, souriante et efficace, dans le choix judicieux des intervenants de haute qualité. Ce sont là les composantes du succès toujours croissant de l’évènement. Tout cela avec relativement peu de moyens. De nombreux participants ont tenu à le faire remarquer.

Gervaise Thirion

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